For All Mankind : de la science-fiction à l’histoire contrefactuelle

Compte-rendu de la série télévisée For All Mankind (créée par Ronald W. Moore, Matt Wolpert et Ben Nedivi pour AppleTV+, 2019-présent, 2 saisons diffusées au moment de cet article)

For All Mankind: from science fiction to counterfactual history

Abstracts

Diffusée à partir de 2019, la série For All Mankind (AppleTV+) met en scène un monde uchronique dans lequel les Soviétiques ont posé le premier homme sur la Lune, relançant la Course à l’Espace avec les Américains. Dans cette histoire alternative, des femmes astronautes et cosmonautes prennent une grande place dans l’établissement d’une présence humaine permanente sur la Lune dès les années 1970.
Comme production culturelle, For All Mankind présente un double intérêt. En tant que produit phare lancé avec la plate-forme AppleTV+, ses audiences témoignent d’une adéquation aux attentes du public qui repose sur une trame épique faisant place aux acteurs subalternes de l’histoire réelle. Le sous-texte entre ainsi en résonance avec des enjeux contemporains, montrés à travers une réalité alternative plus inclusive envers les subalternes et davantage avancée dans la transition écologique. En tant qu’œuvre de science-fiction mêlant l’uchronie et la hard SF, elle propose un exercice d’histoire contrefactuelle reposant sur des choix alternatifs et des évènements imprévus. Elle montre ainsi comment l’histoire des technosciences peut être comprise à partir des contingences, des représentations et des arbitrages.

The 2019 returning series For All Mankind presents a alternate world in which the Soviets beat the Americans by sending the first man on the moon, which gave way to a prolonged Space Race effort. In this alternate timeline, female astronauts and cosmonauts play an instrumental role in establishing a permanent presence on the Moon as early as the 1970s.

As a cultural production, For All Mankind presents a double interest. Produced and streamed by the newly launched AppleTV+, its success shows its consistence with audiences’ expectations of epic arcs featuring characters usually considered subaltern. The series’ subtext resonates with contemporary issues related to social and environmental justice by presenting an alternate Space Conquest narrative which stands out as much more inclusive than the current one.

Being a science-fiction content rooted in between the uchronic and hard SF subgenres, it also offers a credible exercise of counterfactual history founded on alternative choices and unpredictable events. As such, it gives a pertinent look of the importance of contingencies, representations and choices in the history of sciences and technology.

Index

Mots-clés

uchronie, série TV, technosciences, contrefactuel, science-fiction

Keywords

Uchrony, Series, Science and Technology, Counterfactual, Science-Fiction

Outline

Text

Le premier épisode de For All Mankind (FAM) commence en juillet 1969, montrant les Américains rivés devant leurs écrans pour observer l’arrivée du premier homme sur la Lune. Le spectateur croit reconnaître le moment canonique de l’histoire de la conquête spatiale mais découvre peu à peu qu’il se trouve dans une histoire alternative : le cosmonaute Alexei Leonov1 est ici le premier à fouler le sol lunaire, « au nom du mode de vie marxiste-léniniste »2. Dès lors, la Course à l’Espace ne s’arrête pas, comme ce fut le cas dans notre réalité, à l’envoi d’une mission habitée sur la Lune. Dans la série, la NASA redouble d’ambitions, grâce à la volonté politique des présidents américains, et vise désormais un établissement continu3. Ainsi, dès les années 1970, Américains et Soviétiques possèdent des bases permanentes pour prospecter la glace et les minéraux lunaires, faisant de la Lune un nouveau front de la Guerre Froide. Cette histoire fictive donne lieu à une évolution alternative des sociétés et des mentalités sur Terre.

La série réunit ainsi deux sous-genres de la science-fiction, définie comme un « récit utilisant ou partant de la modification du réel par conjecture rationnelle »4 : la hard SF, œuvre soucieuse d’une rigueur scientifique ancrée dans les connaissances technologiques, et l’uchronie, œuvre dans laquelle le réel est modifié à partir d’un point de divergence temporel. Ainsi, bien qu’elle reste dans le domaine du divertissement, la réflexion qu’elle suscite recoupe la démarche de l’histoire contrefactuelle5.

Un produit phare inclusif

For All Mankind [FAM] est produite par AppleTV, un service de vidéo à la demande lancé le 1er novembre 2019 dans le cadre d’une croissance de ce marché et de la multiplication des plateformes6. Bénéficiant d’une distribution prestigieuse avec deux acteurs de séries confirmés, Chantel Van Santen et Joel Kinnaman, et surtout de la présence de Ronald W. Moore7, FAM est un contenu « natif » de la plateforme, lancé en même temps que celle-ci. Les quatre premiers épisodes étaient disponibles dès le 1er novembre 2019 puis au rythme d’un épisode par semaine. La disponibilité immédiate du catalogue d’une plate-forme de VOD associée à la réplication des rythmes télévisuels achève de démontrer qu’il s’agit d’une production soignée, destinée à attirer et fidéliser de nouveaux abonnés. Plusieurs éléments de l’écriture scénaristique traduisent en outre une volonté de s’inscrire dans les grandes tendances de contenu d’un marché globalisé.

FAM intègre notamment une perspective intersectionnelle8 dans son écriture, pour revendiquer une inclusivité accrue. À l’instar d’autres œuvres, science-fictionnelles9 ou non-fictionnelles10, la série revisite le mythe contemporain de la conquête spatiale pour déconstruire sa mise en discours comme exploit du génie de l’homme WASP américain11. Dans FAM, l’élite de la virilité américaine, représentée par les astronautes, qui sont d’anciens pilotes d’essai de la Marine, perd la course à la Lune. Cette même élite subit une deuxième humiliation lorsque les Soviétiques envoient la première femme sur la Lune alors que les Américains n’y ont même pas pensé. C’est donc le début d’une féminisation accélérée de l’astronautique américaine, avec des personnages inspirés des véritables candidates astronautes du programme Mercury 1312. Les astronautes femmes prennent ainsi de plus en plus d’importance et amènent une diversité de genre, de couleur de peau et de sexualité à la NASA. Cette intégration n’est pas mise en scène comme l’expression d’une émancipation féminine, mais plutôt comme une participation méritée et vite banalisée aux entreprises humaines13. Elle est complétée par un intérêt fort de la série pour le rôle joué par les conjoints (femmes et hommes) des astronautes, et insiste sur le travail émotionnel montré comme « coulisse » indispensable aux exploits spatiaux14. À travers l’enjeu de la stabilité émotionnelle des astronautes est mise en scène la gestion de celle-ci par leurs entourages de façon consciente et concertée.

Il est cependant important de noter le caractère américano-centré de la série, qui ne met en scène les Soviétiques que comme un Autre menaçant, dépourvu d’intériorité. La critique du sexisme est mise en scène à l’échelle de l’émancipation individuelle (et non des structures sociales). En prenant comme axiome (non sans raison) que la conquête spatiale résulte de la Guerre Froide, For All Mankind s’empêche de réfléchir sur le sens de l’investissement de l’espace par les logiques impérialistes. La portée critique de la série semble ainsi se limiter délibérément à l’Amérique des années 1970-1980, mise en balance avec les rêves spatiaux et le libéralisme démocratique de l’Amérique des années 2010.

Contingences, contrefactuel et progrès techniques

L’alliance de l’uchronie et de la hard SF fait converger la série avec la démarche de l’histoire contrefactuelle, sur le plan politico-stratégique mais aussi techno-scientifique15. Le genre science-fictionnel utilise volontiers les technosciences comme déterminants du monde, notamment les sous-genres dystopique16 ou cyberpunk17. Or, l’histoire des technosciences offre souvent des objets originaux privilégiés de la démarche contrefactuelle : certains points de divergence des possibles peuvent être clairement identifiables, tels que le décès d’un inventeur ou l’échec d’un essai amenant une perte de financement. Les projets non-aboutis facilitent particulièrement le travail de l’imagination. Ainsi, la série met en scène dans sa deuxième saison le lanceur marin Sea Dragon (500t de charge utile), reprenant un projet de Robert Truax abandonné par la NASA dans les années 1960 avec la suppression de la division Future Projects.

FAM intègre ainsi les contingences matérielles de l’histoire des vols spatiaux (essentiellement les accidents, réels et fictifs, et leurs grandes conséquences), permettant de relativiser la vision linéaire et téléologique créée par le récit public de la conquête spatiale18. La série prend également soin de montrer l’importance capitale de la volonté politique et de l’investissement social dans le progrès astronautique, catalysé en l’occurrence par la Guerre Froide. L’uchronie met en scène un futur possible, dans lequel se retrouvent plusieurs grandes problématiques contemporaines du spatial. On y retrouve aussi bien l’enjeu de la militarisation de l’espace et des missions19, que la tentation de recourir au secteur privé pour s’affranchir des contraintes politiques, et surtout les bénéfices potentiels d’une installation permanente sur la Lune pour la satisfaction des besoins énergétiques de la Terre20. Les technologies améliorées pour l’implantation lunaire permettent par exemple une massification de la voiture électrique dès les années 1980.

For All Mankind est ainsi un exercice convainquant d’histoire contrefactuelle, un récit cohérent servi par une écriture soignée. La série revisite le récit américain de la course à l’espace en cherchant à inclure « toute l’humanité » dans sa mémoire en y faisant une place aux subalternes de la société américaine Elle met en scène le progrès technoscientifique comme un phénomène contingent et inscrit dans des cadres socio-culturels, pour mieux montrer la capacité des personnages à créer des futurs possibles.

1 Dans la réalité, Leonov a « seulement » effectué la première sortie extravéhiculaire de l’histoire en 1965 avant de superviser les candidats au

2 Un succès rendu possible dans la série par la non-survenue des échecs à répétition des lanceurs N1 que l’URSS connut entre 1969 et 1972, et dont le

3 Si la série maintient les présidences de Nixon et Reagan, elle imagine Ted Kennedy à la Maison-Blanche au milieu des années 1970 et un retrait

4 Définition de Joseph Altairac et Guy Costes, Encyclopédie de la Conjecture Rationnelle Romanesque Francophone, Paris, Encrages, 2018, 2458 p.

5 Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou. « Explorer le champ des possibles. Approches contrefactuelles et futurs non advenus en histoire », Revue d

6 Louis Wiart,« La télévision en ligne et la vidéo à la demande sous l’emprise de la force », Nectart, vol. 12, no. 1, 2021, pp. 154-162.

7 Producteur et/ou scénariste de plusieurs séries à succès telles Star Trek, Battlestar Galactica ou Outlander

8 La série met en scène des situations de domination systémiques parfois doubles (comme le fait d’être femme et Afro-Américaine ou femme et queer).

9 Voir par exemple les nouvelles et romans de l’univers Lady Astronaut on Mars de Mary Robinette Kowal, parus entre 2012 et 2020.

10 Voir le livre de Margot Lee Shetterly, Hidden Figures (2016), consacré aux calculatrices afro-américaines de la NASA, et adapté au cinéma par

11 Voir Neil M. Maher, Apollo in the Age of Aquarius, Boston,Harvard University Press, 2017, 368 p.

12 La loi américaine interdit alors aux femmes de piloter des avions à réaction, les empêchant de fait d’atteindre les qualifications requises par la

13 La perspective féministe de la série est à classer du côté du féminisme libéral davantage que de la théorie critique.

14 Le concept de travail émotionnel irrigue fortement la sociologie du travail depuis le début des années 2010, voir par exemple Anne Wharton, « The

15 A fortiori pendant la Guerre Froide, voir notamment Jenny Andersson, The future of the world: futurology, futurists, and the struggle for the

16 Utopie négative, à l’exemple du livre de George Orwell 1984 (1949).

17 Genre mêlant la dystopie avec les technologies de l’information, par exemple la saga cinématographique Matrix (1999-2003).

18 Robert Nardone, « Le récit de la « Conquête spatiale » par le journal télévisé en temps de Guerre froide (1954-1984) : entre émerveillement & eff

19 Cet enjeu dépasse l’actualité de la Présidence Trump et la création de la Space Force, sur laquelle on peut cependant visionner la mini-série Space

20 La maîtrise de la fusion nucléaire, par exemple, permet d’exploiter les réserves d’helium-3 de la Lune et de concurrencer le pétrole dès les années

Notes

1 Dans la réalité, Leonov a « seulement » effectué la première sortie extravéhiculaire de l’histoire en 1965 avant de superviser les candidats au programme lunaire soviétique.

2 Un succès rendu possible dans la série par la non-survenue des échecs à répétition des lanceurs N1 que l’URSS connut entre 1969 et 1972, et dont le programme lunaire soviétique ne se releva jamais.

3 Si la série maintient les présidences de Nixon et Reagan, elle imagine Ted Kennedy à la Maison-Blanche au milieu des années 1970 et un retrait anticipé du Vietnam.

4 Définition de Joseph Altairac et Guy Costes, Encyclopédie de la Conjecture Rationnelle Romanesque Francophone, Paris, Encrages, 2018, 2458 p.

5 Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou. « Explorer le champ des possibles. Approches contrefactuelles et futurs non advenus en histoire », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 59-3, no. 3, 2012, pp. 70-95 : Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles, Analyses contrefactuelles et futurs non-advenus, Paris Seuil, 2016, 448 p.

6 Louis Wiart,« La télévision en ligne et la vidéo à la demande sous l’emprise de la force », Nectart, vol. 12, no. 1, 2021, pp. 154-162.

7 Producteur et/ou scénariste de plusieurs séries à succès telles Star Trek, Battlestar Galactica ou Outlander

8 La série met en scène des situations de domination systémiques parfois doubles (comme le fait d’être femme et Afro-Américaine ou femme et queer).

9 Voir par exemple les nouvelles et romans de l’univers Lady Astronaut on Mars de Mary Robinette Kowal, parus entre 2012 et 2020.

10 Voir le livre de Margot Lee Shetterly, Hidden Figures (2016), consacré aux calculatrices afro-américaines de la NASA, et adapté au cinéma par Théodore Melfi, Hidden Figures [Les Figures de l’Ombre] (États-Unis, 2016).

11 Voir Neil M. Maher, Apollo in the Age of Aquarius, Boston, Harvard University Press, 2017, 368 p.

12 La loi américaine interdit alors aux femmes de piloter des avions à réaction, les empêchant de fait d’atteindre les qualifications requises par la NASA. En 1961 le docteur William Randloph Lovelace II, pionnier de la médecine spatiale américaine, crée un programme de sélection de femmes pilotes en vue d’en faire des astronautes. Treize femmes passèrent les tests d’aptitudes, dont Jerrie Cobb et Wally Funk, mais le programme fut abandonné par le Congrès et le Président Johnson.

13 La perspective féministe de la série est à classer du côté du féminisme libéral davantage que de la théorie critique.

14 Le concept de travail émotionnel irrigue fortement la sociologie du travail depuis le début des années 2010, voir par exemple Anne Wharton, « The Sociology of Emotional Labor » in Annual Review of Sociology, vol 35, 2009, p147-165.

15 A fortiori pendant la Guerre Froide, voir notamment Jenny Andersson, The future of the world: futurology, futurists, and the struggle for the post-Cold War imagination, Oxford University Press, 2018.

16 Utopie négative, à l’exemple du livre de George Orwell 1984 (1949).

17 Genre mêlant la dystopie avec les technologies de l’information, par exemple la saga cinématographique Matrix (1999-2003).

18 Robert Nardone, « Le récit de la « Conquête spatiale » par le journal télévisé en temps de Guerre froide (1954-1984) : entre émerveillement & effroi », thèse en Histoire, Philosophie et Sociologie des sciences, soutenue à HESAM Université, 2020, sous la direction de Jean-Claude Ruano-Borbalan.

19 Cet enjeu dépasse l’actualité de la Présidence Trump et la création de la Space Force, sur laquelle on peut cependant visionner la mini-série Space Force de Greg Daniels et Steve Carell (2020).

20 La maîtrise de la fusion nucléaire, par exemple, permet d’exploiter les réserves d’helium-3 de la Lune et de concurrencer le pétrole dès les années 1980. Ce thème se retrouve entre autres dans les albums Lune Rouge de la série Jour J de Jean-Pierre Pécau (44 volumes parus entre 2010 et 2021).

References

Electronic reference

Zacharie Boubli, « For All Mankind : de la science-fiction à l’histoire contrefactuelle », Revue d’histoire culturelle [Online],  | 2021, Online since 01 octobre 2021, connection on 28 novembre 2021. URL : http://revues.mshparisnord.fr/rhc/index.php?id=767

Author

Zacharie Boubli

Diplômé de la Sorbonne et de Sciences Po Paris, Agrégé d’histoire, Zacharie Boubli est doctorant au laboratoire Histoire des Technosciences en Société du CNAM sous la direction de Jean-Claude Ruano-Borbalan et Michel Letté. Ses recherches portent sur l’histoire culturelle et sociale des sciences et techniques, l’histoire du futur et l’histoire de l’aéronautique. Membre du rhizôme Chôrôs, il a notamment participé à la Nouvelle Histoire de l’Armée de l’Air et de l’Espace (à paraître). Il travaille également dans la médiation et la vulgarisation des savoirs historiques sur plusieurs supports. Laboratoire Histoire des Technosciences en Sociétés (HT2S – CNAM)zacharie.boubli@sciencespo.fr