« Trouver le temps de faire de beaux rêves » : recherche du temps libre dans le journal intime d’une jeune femme à Istanbul en 1928

“Finding time for sweet dreams”: The search for free time in the diary of a young woman in Istanbul in 1928

Abstracts

Cet article analyse la notion du temps libre telle qu’elle apparaît dans le journal intime d’une jeune femme à Istanbul en 1928. Une première partie est consacrée à une réflexion sur la restructuration et les réformes concernant l’organisation du temps à la fin de l’Empire ottoman et dans les premières années de la République de Turquie. Les discours mobilisés dans la presse de l’époque montrent à quel point une organisation convenable et du bon usage du temps, notamment du temps libre, devint centrale dans les premières décennies de l’époque républicaine. La focale est par la suite portée sur l’analyse d’un journal intime, seule source qui soit parvenue d’une jeune femme dont l’identité reste inconnue. Ce récit permet plus particulièrement d’observer une construction genrée des usages du temps libre. Pour les femmes, le temps libre devint assez vite un temps contraint par les obligations sociales, les relations familiales et les tâches domestiques. Avoir du temps libre, un temps pour se consacrer simplement à rêver, à lire ou à se promener, figure parmi les préoccupations principales de cette jeune femme à la veille de son mariage. À travers cette quête de temps libre se révèle la volonté d’une jeune femme de s’affirmer, de maîtriser son temps dans un cadre social contraignant.

This article analyzes the notion of free time as it appears through the diary of a young woman in Istanbul in 1928. The first part is dedicated to a reflection on the restructuration and reforms concerning the time organization at the end of the Ottoman Empire and in the first years of the Republic of Turkey. The discourses mobilized in the press reveal to what extent the appropriate organization and proper use of time, especially of free time, became a central issue in the first decades of the republican era. The analysis will then focus on a diary, the only source that has been preserved from a young woman whose name and exact identity remains unknown. Her narrative allows us to observe the gendered construction of the uses of free time. For women, free time quickly became a time constrained by social obligations, family relationships and domestic tasks. Having really a free time, time to dream, read or walk alone, figures among the main concerns of this young woman on the eve of her marriage. Through this desire for free time, reveals the agency of a young woman to express herself, to control her own time in a restrictive social framework.

Index

Mots-clés

journal intime, histoire des femmes, temps libre, lecture, Empire ottoman, Turquie

Keywords

diary, women’s history, free time, reading, Ottoman Empire, Turkey

Outline

Text

« J’avais écrit tant de bonnes choses, tant de jolis rêves qui m’avaient fait vivre des journées entières dans un beau jardin de fées. [...] Je trouve le temps de faire de beaux rêves qui sont impossibles sur la Terre. »

Ainsi écrivait une jeune femme de 22 ans dans son journal intime en 1928, dans les premières années de la République de Turquie. Plus loin dans ce même carnet, en évoquant son abonnement au Larousse du XXe siècle qui devait paraître sur une durée de six années, elle se projetait dans l’avenir et se posait la question : « Est-ce qu’alors j’aurai le temps de m’occuper du Larousse ? » (12 janvier). Avoir du temps libre, un temps pour se consacrer simplement à rêver, à lire ou à se promener, figure parmi les préoccupations principales de cette jeune femme à la veille de son mariage. Dans ce qui suit, après une discussion plus générale sur la construction du temps libre et ses bons usages dans les premières décennies de la Turquie républicaine, j’analyserai le motif du temps libre tel qu’il apparaît dans ce journal intime. On verra, à travers cette quête de temps libre, la ferme volonté de la part d’une jeune femme, de s’affirmer, de maîtriser son temps dans un cadre social contraignant.

De nombreuses études sont consacrées aux journaux intimes dans le contexte français, à commencer par les travaux de Philippe Lejeune1. Il n’y a sûrement pas une seule forme de journal intime mais une diversité d’usages, de contenus et de pratiques. Valérie Raoul dans son étude sur le journal intime et le genre, distingue la tradition anglaise du « diary », qui n’est pas, à son origine, privé ou personnel, de la tradition française du « journal intime », une pratique essentiellement privée2. Caroline Muller, pour sa part, distingue plus particulièrement « le journal de jeune fille ». Dans son analyse sur deux journaux personnels des filles issues de la bourgeoisie moyenne dans la deuxième moitié du XIXe siècle, l’historienne envisage ces documents comme « des sources privilégiées pour l’histoire du mariage et du sentiment amoureux »3. Anne Carol, se focalisant sur deux journaux de jeunes filles de la même époque, situe son analyse « non dans une perspective d’analyse de l’acte d’écrire sur soi, mais plutôt dans la filiation de cette histoire des sensibilités et du corps »4. Les recherches portant sur les journaux de femmes dans l’Empire ottoman et dans la République de Turquie sont bien plus rares, ce qui s’explique, entre autres, par les pratiques d’archivage des documents du for privé. Notons cependant un cas d’étude relativement bien connu grâce à une série d’analyses et de republications5 : les journaux personnels de la poétesse ottomane Nigâr Hanım (1862-1918).

C’est dans ce filon d’étude sur les journaux intimes de femmes que j’inscris mon analyse sur le carnet personnel d’une jeune femme d’Istanbul en 1928. Cette dernière ne nous est pas connue autrement que par le biais de son propre journal intime, la seule source qui nous soit parvenue d’elle. Le carnet commence le 1er janvier 1928 et se termine le 14 juillet de la même année. Elle y rapporte des extraits de sa vie quotidienne qui se déroule à Istanbul ; on y retrouve son regard sur les événements du quotidien et les sentiments que ceux-ci suscitent en elle. Ce carnet retrouvé chez un bouquiniste à Istanbul est rédigé en français. De ce fait, j’avais pensé, dans un premier temps, qu’il s’agissait d’un carnet tenu par une Française habitant Istanbul. Pourtant, de nombreuses erreurs d’orthographe et de grammaire6 ainsi que certains détails, comme les prénoms turcs ou musulmans des membres de la famille, montrent qu’il s’agit probablement d’une jeune femme turque qui avait rédigé son journal intime en français. L’apprentissage et l’usage du français étaient en effet courants chez les membres d’une certaine élite à partir de la fin de l’Empire ottoman. Quant à la jeune femme en particulier, on peut faire l’hypothèse qu’elle ait écrit en français pour améliorer son apprentissage de cette langue ou bien, pour empêcher que son carnet ne soit lu par les membres de sa famille.

On ne dispose que de très peu d’informations sur l’identité de l’auteure. Paradoxalement, alors même qu’on ne connaît pas son prénom, on a accès à des détails précis sur sa vie quotidienne et sur son monde intérieur. Au centre de la première page du carnet, à l’encre bleue, apparaît le mot « Bébé » écrit en gros caractères, suivi de l’indication, plus petite, « le Premier janvier. Dimanche. 1928 ». Il s’agit probablement d’un nom de plume que l’auteure s’était donné pour écrire son journal intime et c’est avec ce nom que je la désignerai dans cet article7. Le détail mentionné sur son abonnement au Larousse permet de calculer son âge. En janvier 1928, elle note avoir acheté le Larousse du XXe siècle. « Je me suis abonnée en 6 ans » écrit-elle, « je l’aurai, c’est à dire à 27 [ans] » (12 janvier). Étant donné que le Larousse du XXe siècle a été publié entre 1928 et 19338 et que Bébé déclare qu’elle aurait eu 27 ans en 1933, elle devait donc avoir 22 ans au moment de l’écriture du carnet. Bien que celui-ci soit anonyme, certains détails, comme les loisirs ou la possession d’objets de valeurs, permettent de reconstituer le profil sociologique de l’auteure et sa vie sociale. Avant de se focaliser sur le journal intime, il sera utile de s’intéresser, en guise d’introduction, aux discours sur le temps libre qui circulaient dans les premières années de la République de Turquie.

La construction et les bons usages du temps libre

L’organisation et la maîtrise du temps, comme celles de l’espace, ont préoccupé les intellectuels et idéologues ottomans et turcs du XIXe siècle, surtout à partir des Tanzimat (1839-1876), la période de « réorganisation », de réformes ottomanes. François Georgeon, dans son étude sur le temps à la fin de l’Empire ottoman, dresse un portrait des « réformes entreprises dans le domaine du temps concern[ant] les questions de calendrier, de calcul des heures dans la journée, des horaires de travail, de détermination des fêtes et du jour chômé dans la semaine »9. On observe ainsi une diversité de calendriers, de systèmes horaires, d’horaires de travail et de jours de repos ainsi que des efforts pour les standardiser, centraliser et réglementer. Ces efforts se poursuivent après l’établissement de la République de Turquie en 1923 et ont donné lieu à des mesures plus radicales, conformes aux nouveaux principes laïques du nouvel État, avec l’adoption du calendrier grégorien ou encore l’institution du dimanche comme jour de repos10. Le calendrier scolaire et les emplois du temps furent également réorganisés11.

Dans cette restructuration, la question de l’organisation et du bon usage du temps, notamment du temps libre, devint cruciale. Les discours mobilisés dans la presse des premières décennies de l’époque républicaine permettent de s’en rendre compte. La question se posait d’abord pour les enfants. Les dirigeants de la nouvelle République donnaient une importance particulière à l’enfance et à la jeunesse dans lesquelles ils voyaient la future de la nation turque. Selim Sırrı Tarcan (1874-1957), professeur d’éducation physique et sportive, qui devint par la suite parlementaire, discutait, dans un article de presse, la préparation du programme scolaire en se référant à une conférence qu’il avait suivie à Bruxelles :

Dans les écoles primaires de Bruxelles, la répartition du temps hebdomadaire se fait ainsi : 12 heures sont consacrées à l’enseignement scientifique ; 11,15 à l’enseignement littéraire, 10 heures aux arts ; 7,45 aux travaux manuels et la gymnastique, 60 heures au sommeil, 5 heures pour la préparation des devoirs à la maison. Tout cela représente 94 heures [sic]. Puisque six jours de la semaine font 144 heures, il reste 38 heures de temps libre12.

Après ce décompte précis, l’article se consacre ensuite à l’explication de ce que les enfants font de ce temps libre et à l’exposition de ce qu’ils devraient faire en Turquie. Les promenades scolaires et les colonies de vacances sont particulièrement encouragées dans la mesure où il ne semble pas du tout « conforme que les enfants soient laissés dans l’indifférence et comme des vagabonds pendant les vacances »13.

Cette volonté d’encadrer le temps libre ne concerne pas que les enfants. Dans les entretiens publiés dans les journaux, on rencontre souvent la question de la façon dont la personne interviewée passe ses journées et ce qu’il ou elle aime faire de son temps libre. Des emplois du temps bien remplis, organisés et efficaces ; le bon usage du temps en général, et du temps libre en particulier, acquiert une valeur morale. Le docteur Akil Muhtar Bey rapporte ainsi, dans un entretien de 1933, le programme d’une semaine de sa vie :

Je passe mon temps à l’école, deux jours matinée et après-midi, et trois jours jusque l’après-midi. Je me livre aux consultations des patients les jeudis toute la journée et trois jours de 14h à 18h. Pendant mon temps libre, y inclus les vendredis, je lis. […] N’allez pas croire que je ne me divertis pas. Tout le monde a sa façon de se divertir. De mon côté, c’est par la lecture que je satisfais ce besoin14.

La même année, une question similaire était cette fois adressée à une actrice turque, Melek Hanım :

-Comment occupez-vous votre temps libre ?

-En ce moment, je n’ai presque aucun temps libre… J’ai passé tout l’été au studio ou en extérieur face à l’objectif. Qu’est-ce que je fais lorsque je trouve du temps libre ? Je lis des romans15.

Qu’il se soit agi d’hommes politiques, de médecins, d’acteurs ou d’écrivains, ces célébrités, lorsqu’elles mettaient en scène leurs rythmes quotidiens, avaient sans doute valeur de modèles pour les lecteurs des journaux. L’État turc avait en effet besoin, dans les premières années, de fonder une « nouvelle base sociale »16 conforme au nouvel État. Aussi le docteur Akil Muhtar Bey n’oublie-t-il pas de préciser, dans l’entretien, qu’il « a fait et fera son devoir pour la patrie »17. À la fin, le journaliste repart « en remerciant et en demandant pardon d’avoir dérangé le docteur au milieu de ses occupations »18. Le temps gagne une valeur capitale, d’autant plus qu’il sert désormais à la patrie et contribue au progrès de la nation.

Pour les femmes, même lorsqu’elles appartenaient à un milieu aisé, le temps libre devint assez vite un temps contraint par des obligations sociales et par les tâches domestiques. Les bons usages du temps libre sont ainsi construits et représentés d’une manière genrée. Dans un article frôlant la caricature, le journal Son Posta rapportait, en 1935, les activités de temps libre des acteurs et actrices connus de l’époque. Les artistes de cinéma constituaient de véritables modèles pour la société et un réel intérêt public pour leurs vies privées et quotidiennes se développait. « Pour les stars de cinéma, il est quasi-impossible de trouver du temps libre, de se reposer tout seuls chez eux », affirme l’auteur au début de son article, en annonçant par la suite le sujet principal : « Venons-en maintenant à ce que font les stars lorsqu’elles trouvent du temps libre ». L’actrice américaine Anne Shirley (1918-1993), présentée comme l’une « des nouvelles stars d’Hollywood » selon l’auteur, « se plaît à être femme au foyer. C’est pour cela qu’elle passe son temps libre dans la cuisine de sa maison. Elle cuisine très bien des plats comme la dinde farcie ou la soupe de légumes. Elle arrive en même temps à faire très bien la vaisselle et la lessive »19. Danielle Darrieux (1917-2017), « cette jolie star française est aussi, à tout point de vue une femme au foyer. Il n’y a pas de tâche ménagère qu’elle ne connaisse pas. Elle est presque experte en matière de balayage, de cuisine, de rangement des chambres, de lessive, de préparation des buffets, en bref de tout ce qu’on appelle les tâches ménagères. Elle passe son temps libre chez elle »20. En l’absence de référence précise, on ignore d’où le journaliste prétendait tirer ces informations, s’il s’appuyait sur des déclarations authentiques ou s’il s’agissait d’inventions. Dans tous les cas, il y avait une volonté manifeste de présenter ces icônes du cinéma comme de parfaites « fées du logis » qui se seraient consacrées complètement à la gestion de leur foyer dans leur « temps libre » !

Les discours sur le temps libre sont également construits autour du binôme d’Orient-Occident. Les cafés et le temps passé à ne rien faire dans les cafés constituent des motifs récurrents des représentations orientalistes du XIXe siècle. En guise d’exemple, on peut se référer à l’écrivain italien Edmondo De Amicis (1846‑1908) qui avait consacré une partie de son ouvrage Constantinople, publié en 1877, à l’oisiveté : « Dans cet art [de tuer le temps], les Turcs sont maîtres. Ils sont capables de faire durer une tasse de café bon marché une demi-journée et de rester cinq heures immobiles au pied d’un cyprès »21. Il conceptualisait, plus loin, les notions de travail et de repos en constatant qu’en Europe « le repos n’est qu’une interruption du travail [alors que le travail ne constitue, dans l’Empire ottoman] qu’une suspension du repos. Il faut d’abord, à tout prix, somnoler, rêver, fumer de nombreuses heures ; et puis, dans le temps qui reste, faire quelque chose pour gagner sa vie »22. Il concluait ainsi : « Le temps, pour les Turcs, signifie quelque chose de tout à fait différent de ce qu’il signifie pour nous »23. Cet extrait est assez typique d’un discours orientaliste qui attribuait aux Ottomans, la lassitude, l’oisiveté et l’immobilité. Le rapport au temps, notamment au temps libre, servait à différencier – et à construire ainsi – un Orient et un Occident imaginés.

À l’époque républicaine, dans un article publié en 1936, cette fois l’écrivain turc Peyami Safa (1899‑1961) se focalisait, à son tour, sur la notion du temps libre. Il discutait l’expression turque qui servait, et sert encore, à désigner le temps libre et que l’on peut traduire littéralement comme le « temps vide » (boş vakit). Cette expression s’utilise de façon équivalente à celle de « temps libre » mais n’en reprend pas le sens exact en remplaçant la notion de liberté par le vide. Dans son article, Peyami Safa notait, à propos de la loi de la semaine des 40 heures votée en France, que « les ouvriers et employés avaient désormais davantage de temps libre ; mais [que] la France ne voulait pas que ce temps fût passé dans le vide et s’efforçait de le remplir de façon aussi utile qu’amusante ». « D’ailleurs », écrivait-il, « on appelle Européen celui qui ne passe pas son temps vide ». Associant le temps vide à un temps passé futilement et sans doute passivement, il opérait une distinction entre les pays en termes d’usage du temps libre. Il allait même jusqu’à dire qu’il fallait extraire de la langue cette expression de « temps vide ». Il proposait, en continuité des discours qui condamnaient les mauvais usages du temps, des manières plus utiles de passer le temps, plutôt que « d’avaler par nuages la fumée du tabac dans les cafés »24. On retrouve, encore une fois, le motif des cafés25 qui sont perçus comme des espaces d’oisiveté par excellence, mobilisé par la littérature orientaliste. L’auteur suggère plutôt de remplacer ces activités par d’autres qu’il juge plus utiles, comme le sport ou la lecture. Plus d’une dizaine d’années plus tard, l’écrivain Ahmet Hamdi Tanpınar (1901-1962) évoquait ce thème du temps libre dans l’une de ses lettres envoyées depuis Paris en 1953. Il renversait cette fois le schéma en affirmant qu’en France « le temps de vacances, le faible nombre d’heures de travail, la multiplication des fêtes après la Libération ont rendu le peuple indifférent. Les Français aiment le temps libre »26.

Cette différenciation à travers les usages du temps libre est aussi mobilisée dans les discours portés sur la différence entre villes et campagnes. On lit ainsi, dans un article de 1934 :

Nous savons tous comment les citadins passent leur temps libre. S’ils ont de l’argent et si c’est l’été ils vont sur les plages ou dans la nature ; si c’est l’hiver, ils vont au cinéma et au dancing. S’ils n’ont pas d’argent, ils se promènent en regardant les vitrines des pâtisseries et les affiches de cinéma depuis les trottoirs de Beyoğlu […]. Toutefois, peu de gens savent comment les villageois passent leur temps libre27.

L’auteur raconte ensuite son séjour à la campagne et livre ses impressions d’un café qu’il qualifie d’« unique espace public » du village. Le café, disposant d’un gramophone et de disques, est perçu par l’auteur comme le seul lieu permettant de se divertir à l’intérieur du village. Dans un autre article encore, on complimente les habitants d’un village se trouvant près de Gemlik, au sud-ouest de la Turquie, car « au lieu de passer leur temps libre dans les cafés, ils se rassemblent devant un bâtiment commun en fin d’après-midi en arrivant des champs ou des jardins. Ils oublient leur fatigue en écoutant les nouvelles de la journée et les chansons »28 à la radio. Le café, une fois encore, revient comme un leitmotiv. Qu’il s’agisse des descriptions faites par des voyageurs occidentaux dans l’Empire ottoman ou en Turquie, ou de celles que livrent les citadins à propos des campagnes (dans les deux cas il y a un regard d’altérité posé sur « l’autre »), les cafés sont souvent décrits comme les endroits où passer (ou tuer) le temps libre, et sont en général évoqués de manière péjorative. Dans la première citation ci-dessus, on retrouve en outre la dimension de classe. Avoir du temps libre et avoir accès aux activités plaisantes pour passer le temps libre sont présentés comme les privilèges d’une classe. Lors d’une journée d’août où la température avait atteint les 35 degrés, une photographie de bains de mer29 était publiée dans un journal avec le commentaire suivant : « notre photographie montre ceux qui, hier, s’amusaient et se rafraîchissaient à Florya [Istanbul], les bienheureux qui disposent de temps libre »30.

Activités d’un nouveau mode de vie bourgeois : temps libre ou contraint ?

Bébé, la jeune femme que nous connaissons par son journal intime et par ce nom de plume, faisait partie de ces « bienheureux qui possèdent du temps libre ». Bien que dans son carnet il n’y ait aucune mention de sorties à la plage ou de bains de mers, elle partageait l’essentiel des activités des citadins citées plus haut : elle se rendait au cinéma, allait aux bals ou se promenait encore à Beyoğlu, un des quartiers « modernisés » d’Istanbul marqué par la présence de nombreux commerces européens depuis la fin de l’Empire ottoman. L’emploi du temps de la jeune femme n’apparaît pas surchargé par le travail ou les tâches ménagères. Elle appartenait vraisemblablement à un milieu aisé comme en témoigne le fait que les tâches domestiques étaient assurées par une bonne. Elle s’en chargeait exceptionnellement lorsque cette dernière était absente : « J’ai nettoyé tout l’appartement car il n’y a pas de bonne depuis 6 jours » note‑t‑elle dans son journal intime à la date du 6 janvier. Sa vie sociale était organisée autour des dîners, des bals, des fêtes, des anniversaires, des jeux de sociétés, des rencontres avec ses amis ou avec les membres de sa famille autour d’un thé. Elle allait souvent faire des achats, se rendait chez le coiffeur. Elle prenait des cours de turc, de français et de piano. Elle allait au cinéma, à l’opéra et aux concerts. Son carnet fait ainsi défiler les activités emblématiques d’un mode de vie bourgeois dans la Turquie des années 1920.

Ce mode de vie ne s’était pas soudainement développé avec la fondation de la République de Turquie en 1923 ; il caractérisait certaines couches de la société depuis les dernières décennies de l’Empire ottoman31. En 1889, la poétesse ottomane, Nigâr Hanım décrivait ainsi, dans son journal intime, une journée où elle avait reçu des invités :

Après avoir déjeuné ensemble nous avons longtemps joué du piano. Après leur départ, jusqu’à l’heure du dîner, j’ai lu un livre et la nuit j’ai joué du piano. Ce matin, j’ai pris mon cours d’allemand et joué du piano32.

Notons que les mots « déjeuner » et « dîner » apparaissent en français à l’intérieur du texte rédigé en turc. Ces acteurs se situaient dans le monde d’une bourgeoisie plus globale33, avec des activités et des loisirs partagés et des façons similaires d’organiser le temps. La « modernisation » ottomane a été traitée par une importante littérature dont l’objet dépasse sans doute les limites de cet article sur les usages du temps libre. Il faut néanmoins souligner le caractère emblématique de l’apprentissage des langues étrangères – plus particulièrement du français34 – et l’acquisition de certains objets, meubles ou instruments comme le piano. Ce sont des motifs que l’on rencontre très souvent à la fois dans les récits personnels et dans la littérature et qui constituent des marqueurs de (maîtrise de) cette modernisation par une bourgeoisie émergente. Dans les premières décennies du XXe siècle, les bals, les salons, les thés, le cinéma, les bains de mers formaient des activités privilégiées autour desquels se construisaient les sociabilités de ce milieu.

Parallèlement, l’espace public urbain se transformait, offrant d’avantage d’espaces de liberté aux femmes. Lorsque Bébé disposait d’un temps libre, on l’entendait ainsi faire l’éloge des promenades solitaires. Ainsi le 3 mars : « J’ai fait une belle promenade car après avoir neigé pendant dix jours le temps s’est arrangé d’une façon merveilleuse. J’étais contente de me promener tout seule avec mes pensées ». Ces espaces de liberté n’étaient pas pour autant sans restriction. Le temps « libre » de Bébé – celui qu’elle passait seule et en dehors de la maison –se trouvait ainsi fréquemment interrompu. Le dimanche 4 mars, elle note : « Depuis longtemps je me prépare à aller toute seule au cinéma et jamais on ne me laisse tranquille. […] Marica vient tout d’un coup s’asseoir auprès de moi sans le savoir. Enfin j’étais très bien toute seul[e] à Luxembourg35 ». « Mademoiselle Marica » accompagne en effet assez souvent la jeune femme en d’autres circonstances : Bébé va « voir la nouvelle maison », « avec Marica » le 30 janvier ; « au cinéma avec Marica » le 7 février ; ou encore, elle fait « le matin une belle promenade à pied avec Melle Marica ». Tandis que les amis de Bébé sont appelés par leurs prénoms, Marica est la seule à être affublée occasionnellement du titre de mademoiselle. Ceci renforce la distance que Bébé entretient avec cette dernière qui devait probablement être sa gouvernante. Ce n’était sans doute pas par hasard qu’elle l’avait rejointe au cinéma, comme Bébé semblait le croire : elle était probablement chargée d’accompagner ou de surveiller la jeune femme en dehors de la maison.

Pour ce qui regardait d’autres activités sociales caractéristiques des premières années républicaines, Bébé n’omettait pas de s’en plaindre dans son carnet. Ainsi, le 2 février par exemple, elle se rend à un bal à propos duquel elle écrit : « Le soir au bal très embêtant […] je ne me suis pas du tout amusée, chaque chose me paraissait antipathique, des gens ordinaires ». Le 7 mars, elle confie encore à son journal intime : « Le soir des visites, très embêtant, moi qui ne voulais voir personne ». Un élément similaire ressort à propos d’un bal, dans un autre journal intime de l’époque, le carnet d’un jeune homme, Sedad Hakkı, qui écrivait en décembre 1925 : « Nous allons au bal. Si je pouvais me retirer et travailler moi-même tranquillement »36. Ces nouvelles pratiques peuvent être considérées comme des espaces de sociabilités partagées, assez vite intégrés et adoptés par les membres d’une nouvelle élite républicaine émergente. Or, loin d’être enthousiastes à l’égard de ces divertissements, ils se retrouvaient parfois contraints de suivre un modèle qui leur était imposé et auquel il leur fallait se conformer. Ces espaces de sociabilités pouvaient donc susciter, en réaction, une volonté de repli sur soi-même et une quête de temps libre.

Le mécontentement et l’ennui que Bébé éprouvait ne se limitaient pas à ces divertissements mais prenaient une tournure plus générale, qui retentissait sur son quotidien. « Toute la matinée avec les devoirs, embarrassée. Je ne suis pas du tout de bonne humeur. J’ai joué le piano, lu, rien n’a pu m’amuser », écrit-elle le 12 mars. Le 17 avril, après une pause de quinze jours, elle reprend son carnet et note : ma quinzaine, à vrai dire, n’était pas très intéressant ; d’ailleurs ma vie devient chaque jour mon chille [renvoie probablement au mot « çile » qui signifie en turc « écheveau, souffrance »], je veux un changement, une vie tout autre ». Il est frappant de voir, dans ces discours, un parallèle avec un journal intime issu d’une autre époque et d’un autre contexte, la France des années 1868-76, malgré les différences d’environnement et d’activités sociales. Marie Elizabeth Court, la jeune femme dont le journal intime a été analysé par Anne Carol, trouvait « la vie fade, monotone ». « Je ne sais à quoi je passerais mon temps, je suis lasse de tout »37, avait-elle noté dans son journal, au milieu d’affirmations similaires de lassitude et d’ennui. Marie avait vingt‑trois ans au début de son journal et, pour reprendre les précisions apportées par Anne Carol, elle vivait « sous le toit paternel en attendant un mariage, jusqu’à son entrée au couvent à trente et un ans »38. Bébé, quant à elle, avait vingt-deux ans au moment de la rédaction de son carnet et attendait, elle aussi, un mariage, dans la Turquie des années 1920. Cet ennui ou ce mécontentement vis-à-vis du quotidien peut aussi s’expliquer par la situation d’entre-deux dans laquelle la jeune femme était confinée : elle allait bientôt quitter le foyer familial et se marier. De temps à autre, elle semblait redouter cette future situation mais, dans l’attente, elle considérait sa vie fade ; elle espérait et rêvait, à travers son carnet, « une vie tout autre ».

Le carnet relate prioritairement le quotidien mais l’acte même d’écriture sert d’appui à la jeune femme pour se projeter dans l’avenir. Pour revenir au titre même de cet article, c’est dans ses « beaux rêves » que Bébé trouvait la consolation : « je ne doute pas que je serai plus heureuse, c’est une bonne consolation » écrit-elle, le 21 avril. Les rêves de la jeune femme ne sont pas précis mais vagues, il ne s’agit pas de projets proprement dits mais plutôt d’un sentiment de bonheur qu’elle projette dans l’avenir. « Pourquoi penser à tant de malheur pour l’avenir qui est peut-être très brillant et [qui] ouvre ses bras peut-être vers le bonheur », note-t-elle le 2 juillet. Elle espère que « la vie donnera des jours meilleurs » (17 avril) et « être plus heureuse après le mariage » (21 avril). Le 2 mars 1928, elle écrivait ainsi :

Oh ! Il faut profiter de ma liberté. Dieu sait après mon mariage quelle vie est-ce que j’aurai ? J’espère qu’elle sera meilleure que mes dernières années de jeune fille mais on ne sait jamais. Vive l’espérance. C’est [ce] qui nous laisse vivre sur cette terre tellement ennuyeuse parfois.

Les notions d’espoir et de rêve, deux mots récurrents du carnet, se trouvent ainsi souvent voilées par les nuages de craintes qui pesaient sur Bébé lorsqu’elle songeait à son avenir. Elle reconnaissait, malgré le mécontentement qu’elle manifestait de temps en temps, qu’elle disposait d’une certaine liberté et de temps libre, comme lorsqu’elle affirmait qu’elle « trouv[ait] le temps de faire de beaux rêves qui sont impossibles sur la terre » (1er juillet).

Le temps décousu à la veille du mariage : recherche d’un temps pour lire et écrire 

Bébé se situait à cheval entre un monde que l’on peut qualifier plutôt de « traditionnel » et un autre qui représentait une certaine ouverture intellectuelle. À 22 ans, la jeune femme était donc dans les préparations de son mariage et confectionnait un trousseau. Le 9 mai, elle note ainsi dans son carnet :

Au lit pendant 9 jours. J’ai lu pas mal mais une plus grande partie de mon temps est passé[e] sans rien faire. Oh quel dommage de perdre tant de temps ! Je me presse pour mes broderies, des lettres embêtantes de mon Nouri, des soucis des affaires de papa.

On ne connaît pas les raisons qui l’avaient poussé à rester au lit pendant neuf jours. Avait-elle été malade ? Pour quelque raison que cela fût, on note pourtant le regret et la mauvaise conscience que cultivait la jeune femme à l’idée d’avoir passé (perdu) du temps sans rien faire. La broderie, ici, est évoquée avec deux autres éléments qui pèsent sur elle : lire les lettres de son frère qu’elle qualifie d’« embêtantes » et les soucis provenant des affaires de son père. Les discours plus médiatiques et normatifs de l’époque présentent, de fait, la broderie comme l’une des activités de temps libre la plus conforme au sexe féminin. En 1931, le journal Milliyet publiait le motif d’un canevas accompagné du commentaire suivant :

Les napperons en canevas pour de petites tables peuvent être une occupation douce pour les temps libres de la dame. À la fois pour passer le temps libre d’une manière amusante et pour accomplir un travail utile, il existe plusieurs types de broderies. La broderie sur canevas est la plus simple et la plus amusante de celles-ci39.

Pour Bébé, cette activité ne semble pas constituer une activité douce et amusante prise sur son temps libre. La broderie, plutôt qu’un agréable passe-temps, apparaît donc comme une tâche à accomplir et est présentée au milieu d’autres soucis. À un autre moment, elle note : « J’ai fini ma bande en 6 jours j’avais promis 5 1/2 pour le finir » (31 mars). Il s’agissait ici, sans doute, d’une bande à broder probablement destinée à intégrer son trousseau. Ces délais permettent de comprendre le probable empressement de Bébé pour les broderies à la veille de son mariage.

Le jour même où elle affirmait avoir fini sa bande à broder, elle avait aussi noté avoir lu Candide. La thématique de la lecture est un motif récurrent du carnet, à côté des réflexions de Bébé sur l’avenir et le mariage. On peut revenir ici sur le mécontentement du Bébé lors d’un bal. Deux jours après le bal, le 4 février, elle développait ses réflexions à ce sujet en les reliant à la lecture. Elle écrit :

Une journée très calme tout en lisant. [..] Une vie très agréable, les journées passées en lecture sont mes journées les plus intéressantes. Surtout cette semaine j’ai été en trois endroits différents dans lesquels je croyais m’amuser mais malheureusement [je me suis amusée] très peu. Je comprends que rien ne m’amuse comme la lecture et le théâtre.

En une autre occasion, elle déclare préférer la présence de ses livres à la présence de ses amis. Le 13 janvier, après avoir noté les livres qu’elle a lus, elle décrit la visite de ses amis :

Nessihè, Nouri, Zabelle, Marie, Ahmed, tous sont venus pendant que j’étais malade. J’étais contente mais je ne cherche jamais d’amis lorsque j’ai mes poésies (de Musset), mes livres préférés auprès de moi.

Bébé lit plusieurs livres par semaine, et cette pratique révèle des lectures très éclectiques. Elle lit beaucoup d’auteurs français du XIXe siècle et du début du XXe siècle : elle aime bien Alfred de Musset qu’elle mentionne à plusieurs reprises ; elle lit Guy de Maupassant, Pierre Loti, ou encore André Gide. Des auteurs russes tels Nicolas Evreïnoff et Fiodor Dostoïevski figurent encore parmi ses lectures. Elle est en outre abonnée à La Petite Illustration et lit souvent les romans publiés dans cette revue. Dans cette liste, certains auteurs n’auraient-ils pas pu être conseillés par ses enseignants, notamment son professeur de français ? S’agissait-il plutôt de livres présents chez elle et figurant parmi les lectures de ses parents ? Qu’il s’agisse de lectures imposées, conseillées, inspirées ou choisies, Bébé semble apprécier beaucoup les moments de lecture. On observe son mécontentement lorsqu’elle s’en trouve privée, de la même manière que lorsque ses sorties en solitaire se trouvent interrompues : le 24 janvier, elle note dans son carnet être « très fâchée des visites qui étaient venues [la] déranger de son beau livre ». À un autre moment, elle écrit avoir « fini André G. [et que] ça [lui] a beaucoup plu ». Elle continue ensuite, sur un ton plaintif assez constant dans le carnet : « Après, Marie est venue, on m’a dérangé une dizaine de fois ». Ces formes de lecture et d’écriture créaient sans doute des conflits avec des formes de sociabilités familiales ou de voisinage plus invasives, qui participaient au contrôle social exercé sur les jeunes femmes. De fait, l’émergence de nouvelles formes de lecture et d’écriture exigeait, pour pouvoir même exister, un temps libre, un espace personnel et une certaine solitude.

De la même manière, on ignore les motifs qui avaient poussé la jeune femme à tenir son journal intime. Les premières pages du carnet, dans lesquelles elle note ce qu’elle a fait dans la journée de façon assez objective, ont l’air presque scolaire, comparées aux pages suivantes, où elle adopte progressivement une tournure beaucoup plus introspective. La pratique consistant à tenir un journal intime lui avait-elle été conseillée par un professeur ou par un membre de la famille ? Pour Catherine Viollet, qui a étudié les journaux personnels en Russie, le « cas des jeunes diaristes issues de l’aristocratie sous la période tsariste » répondait souvent « à une suggestion ou même à une injonction de la parentèle ou de l’entourage »40. Le temps consacré au journal intime était-il alors un temps contraint ou représentait‑il un moment de liberté pour les auteurs et les autrices ? Certains récits de l’époque laissent voir des pratiques d’écritures plus cadrées. Au cœur des années 1920, Reşad Nuri [Güntekin], dans le roman Çalıkuşu (Roitelet), adoptait la forme du journal intime, cette fois dans une fiction. Le roman s’ouvre sur un souvenir de la narratrice et protagoniste du roman, Feride. À l’âge de douze ans, alors qu’elle était élève au Lycée Notre Dame de Sion d’Istanbul, la « professeure de français, Sœur Alexie, avait donné un devoir d’écriture. Essayez, avait‑elle dit, d’écrire vos premiers souvenirs dans la vie »41 ; c’est de ce moment particulier qu’elle se souvenait plusieurs années plus tard en écrivant son carnet personnel. Qu’il s’agisse d’un carnet de souvenirs, d’un journal intime ou encore d’un almanach, la pratique d’une écriture du quotidien pouvait donc faire partie du cursus scolaire et était assortie d’objectifs pédagogiques, tels l’apprentissage d’une langue ou une meilleure maîtrise de soi, de son temps et de ses activités. Cette pratique souvent encouragée pouvait, occasionnellement, faire l’objet d’une condamnation ou d’une interdiction. Valérie Raoul, à propos du journal intime d’Henriette Dessaulles tenu entre 1874 et 1880, de ses 12 à 20 ans, mentionne l’opposition de l’école religieuse de cette dernière où « les journaux intimes, ainsi que les miroirs étaient interdits en étant considérés frivoles et potentiellement dangereux »42.

Pour Bébé, si l’écriture du journal intime avait pu être conseillée par une personne de son entourage, l’usage qu’elle avait fini par en faire, fait bien penser qu’il s’agissait, pour elle, d’un temps et d’un espace de liberté. Son journal fonctionne, en effet, comme le compagnon irremplaçable de ses confidences. Le temps passé à rédiger le carnet est un moment que la jeune femme paraît d’ailleurs rechercher et apprécier. À l’issue d’une période où elle n’avait pas pu écrire autant qu’elle le souhaitait, elle s’adressait ainsi à son journal intime :

Oh mon pauvre cahier, si tu savais combien de jours j’étais malheureuse et très peu, quelques heures peut-être, heureuse pendant tout le temps que je ne t’ai pas [consulté]. Tu n’es pas venu non plus me demander comment je [me] portais.

Dans le dialogue qu’elle établissait avec son journal intime qu’elle personnifiait, Bébé obéissait certes à un genre dont elle connaissait les codes, mais elle semblait en même temps trouver, dans son carnet, un véritable confident. Le contenu de ses écrits – avec des critiques pour son environnement social et des jugements de valeur détaillés sur ses prétendants – vient en renforcer l’aspect confidentiel. L’écriture du journal intime procurait ainsi à cette jeune femme un espace dans lequel elle pouvait affirmer ses idées, ses désirs et ses sentiments avec une relative liberté. Bébé ne paraît en tout cas pas écrire pour rendre des comptes à son carnet ou à quelqu’un d’autre à travers le carnet. D’autres cas signalent ce dernier usage : la poétesse ottomane, Şair Nigâr Hanım, évoque ainsi la lecture à voix haute que son père faisait le matin du journal intime qu’elle tenait elle-même43. Dans le cas du journal intime de Bébé, compte tenu du caractère personnel et intime de ses écrits, il n’est pas envisageable qu’elle pût lire ce qu’elle écrivait à quelqu’un de sa famille. Le temps passé avec le journal est bien un temps que Bébé passe en elle-même.

Le moment du mariage approchant, le temps de Bébé se montre plus éparpillé ; son écriture en est le reflet. En effet, tandis qu’au début de l’année 1928, elle écrivait dans son journal intime assez régulièrement et à peu près quotidiennement, elle commence, à partir du mois d’avril, à en perdre le fil, en laissant s’écouler de plus en plus de temps entre les moments de rédaction. À partir du moment où elle se met à voir ses prétendants et à réfléchir plus sérieusement à son mariage, elle ne trouve apparemment plus autant de temps libre pour écrire son journal. Reprenant son carnet à 15 jours d’intervalle, elle notait ainsi, le 17 avril, après l’entrée du 2 du même mois : « Voici déjà 15 jours que je n’ai [pas] pu toucher mon carnet. Cela me fait plaisir de l’ouvrir après si longtemps ». Ce rythme décousu se retrouve lors des semaines suivantes. Bébé continue, par la suite, d’écrire son journal intime avec des intervalles d’une dizaine de jours. Un détail de forme s’ajoute à ces constatations : au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture du carnet, le format des lettres devient plus grand ; la jeune femme écrit, d’après ce que l’on peut déduire de son écriture manuscrite, plus rapidement et n’utilise plus la différenciation des couleurs comme elle le faisait auparavant. « Je suis très occupée de mon trousseau, je prépare tout avec beaucoup d’envie » note-t-elle à la date du 23 mai. En se consacrant avec empressement à son trousseau, peut-être avait-elle moins de temps pour s’occuper de son carnet.

Tandis que son emploi de temps devient plus chargé avec les préparatifs des noces et du trousseau, elle se montre davantage préoccupée par le mariage. Au début de son carnet, elle note principalement les endroits où elle se rend, les gens qu’elle rencontre, les films qu’elle regarde et les livres qu’elle lit ; cependant, au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture, le mariage devient un sujet de plus en plus central. C’est à peu près à partir de la moitié du carnet qu’elle cesse de noter les livres qu’elle a lus ou les films qu’elle a vus. En comparaison des mois de janvier à avril où elle allait au moins chaque semaine au cinéma, au théâtre ou lisait un livre, l’un des rares événements qu’elle note entre les mois de mai et juillet est d’avoir assisté à une représentation d’Antigone, le vendredi 20 mai. Elle n’avait apparemment plus de temps pour suivre ces événements culturels, ou plus assez de temps, du moins, pour les noter dans son carnet. À partir du mois de mai, les entrées du journal intime se concentrent majoritairement sur le choix de la personne à épouser.

On ignore ce que la vie de Bébé est devenue après son mariage et si elle a pu continuer à rédiger un journal intime. On sait toutefois que son carnet se termine sur sa prise de décision concernant l’homme qu’elle va épouser. Était-ce un hasard ou avait-elle volontairement terminé son journal intime sur une décision importante pour elle-même et dans l’attente de sa nouvelle vie ?  La constatation de Valérie Raoul sur la pratique consistant à tenir un journal intime offre un cadre de réflexion à ce propos :

Les filles étaient encouragées à tenir un journal intime pendant la seule période de transition qui les faisait passer du statut d’enfant à celui d’épouse. Une fois mariée, écrire sur elles-mêmes était perçu comme une attention à soi injustifiable, un vol du temps qui devait être plus profitablement dépensé (pour les autres). Le secret devient suspect dès lors qu’une épouse ne saurait avoir de secret pour son mari44.

L’approche du mariage ne se manifeste pas moins dans les craintes que suscite l’avenir, craintes qui viennent parfois se cristalliser sur le droit au temps libre. J’ai mentionné, au début de l’article, que la jeune femme s’était abonnée au Larousse du XXe siècle pour six ans. La question qu’elle se posait à ce moment (« Est‑ce qu’alors j’aurai le temps de m’occuper du Larousse ? ») mérite d’être soulignée dans ce contexte. Ce questionnement n’était pas anodin : il s’inscrivait dans une série de questionnements et de craintes qu’avait Bébé à propos de son avenir. En s’interrogeant sur le temps dont elle disposerait pour lire son encyclopédie, l’auteure exprimait une préoccupation fondamentale sur la maîtrise de son temps après son mariage.

Conclusion

Plusieurs observations générales peuvent être tirées de cet article. Ce que nous a montré une analyse de la presse des premières décennies de la République de Turquie, c’est, en premier lieu, la construction sociale du temps libre : ce dernier est construit en termes de classe, de genre et sert d’outil de différenciation entre un Orient et un Occident imaginés, entre ville et campagne. Les bons usages du temps libre servent ainsi à définir les sociétés et à créer des altérités. Ce que chacun fait de son temps libre n’est donc pas seulement une question individuelle, les États et différents acteurs sociaux s’efforçant de conquérir ce moment qui échappe aux grilles préétablies du quotidien. De la même manière, l’attention aux valeurs morales, souvent plus discrètes, voire invisibles, pesant sur le temps libre, a souvent été mise en exergue. Pour comprendre ce que « temps libre » signifiait à un moment donné, il a fallu questionner ce sur quoi était « libéré » ce temps. Dans les écrits étudiés, l’accent a souvent été mis sur le travail, les tâches ménagères, les activités développées au sein de la famille, les différentes sociabilités, et parfois les loisirs conventionnels. Le temps libre était donc négocié à diverses échelles, par plusieurs acteurs.

La deuxième observation repose sur le fait qu’il n’y a pas d’activité du temps libre prédéfinie par excellence et que ce temps libre ne se confond pas nécessairement avec les loisirs. Si les discours normatifs proposent, pour « remplir » le temps libre, des activités plaisantes, utiles et productives, des « occupations douces pour les temps libres de la dame », l’étude d’un récit personnel a montré que celles-ci ne correspondaient pas nécessairement aux attentes et aux aspirations des individus. Il en va de même des activités et des sociabilités des membres de la nouvelle élite au début de la République de Turquie : les bals, les salons, les thés, le cinéma, les parties de tennis, les bains de mers fonctionnaient parfois comme des restrictions sociales plutôt que comme des activités de temps libre. Ce n’est donc pas nécessairement dans ces moments de sociabilités, de divertissements et de loisirs que l’on pourrait trouver, en réalité, le temps libre, mais dans les échappatoires à ceux-ci. Vice-versa, des activités qui pouvaient sembler contraignantes selon le contexte, comme la lecture et l’écriture, et qui pouvaient être cadrées par le cursus scolaire ou par la famille, pouvaient aussi être choisies et se révéler libératrices. C’est ce qui a été vu avec le cas de la jeune femme qui s’adonnait à la lecture et à l’écriture.

La jeune femme qui écrivait sous le nom de plume de Bébé se situait, à ses 22 ans, dans une phase intermédiaire de sa vie et à la veille de son mariage, elle se préoccupait de son futur. Elle s’interrogeait alors sur son droit au temps libre après son mariage. Anne Carol, dans son travail sur le journal intime de deux jeunes filles, voyait dans « l’écoute angoissée ou délectable de soi […] un indice des tentatives d’affranchissement, plus ou moins réussies […] des normes collectives, et de l’émergence d’un désir de vivre pleinement son identité »45. C’est cette « écoute angoissée et délectable de soi » que nous décelons à travers le journal intime de la jeune femme. Quant à sa recherche du temps libre, elle rejoint ce désir d’affranchissement. C’est la raison pour laquelle la quête du temps libre est souvent visible par le biais de son interruption. Pour Bébé, le temps libre renvoyait à un temps à elle qui n’était pas interrompu par un entourage dont elle souhaitait s’affranchir, pour s’affirmer. C’est dans les moments où elle pouvait faire ce dont elle avait envie et lorsqu’elle était seule qu’elle trouvait cet affranchissement, qu’il s’agît de « se promener tout seule dans ses pensées », lire des romans ou écrire son carnet. Dans toute la complexité des discours sur l’encadrement et le contrôle du temps libre, la recherche de la jeune femme consistait parfois, plus simplement, pour en revenir au titre, à « trouver le temps de faire de beaux rêves ». En ce sens, l’étude des usages du temps libre apparaît d’autant plus capitale qu’elle permet d’analyser un temps qui échappe aux institutions – qu’il s’agisse de l’État, de l’école ou de la famille – et qu’elle révèle, en ce sens, une quête d’affranchissement des contraintes sociales.

1 Parmi de nombreux ouvrages d’auteur : Philippe Lejeune (dir.), « Cher cahier » : Témoignages sur le journal personnel, Paris, Gallimard, 1990 ; id.

2 Valerie Raoul, « Women and Diaries: Gender and Genre », Mosaic: A Journal for the Interdisciplinary Study of Literature, 1989, vol. 22, no3, p.57‑

3 Caroline Muller, « “Je crois que je l’aimerai de tout mon cœur” : Le rôle du journal de jeune fille dans la préparation des mariages (XIXesiècle

4 Anne Carol, « Expérience du corps et sentiment de l’intime au XIXe siècle : les journaux de Lucile Le Verrier et de Marie Elisabeth Court » dans

5 Nazan Bekiroğlu, Şâir Nigâr Hanım, Istanbul, Timaş Yayınları, 2011 [Première publication : İletişim Yayınları, 1998]. Une partie de ces journaux ont

6 Le carnet comporte de probables traces de l’oralité, ce qui fait penser qu’elle rencontrait à l’écrit des difficultés dans une langue qu’elle paraît

7 Pour citer les passages du journal intime, je me référerai à la date d’écriture, signalée entre parenthèses. Dans les citations directes, j’ai

8 Paul Augé (dir.), Larousse du XXe siècle en 6 volumes, Paris, Librairie Larousse, 1928-1933.

9 François Georgeon, « Temps de la réforme, réforme du temps. Les avatars de l’heure et du calendrier à la fin de l’Empire ottoman » dans François

10 Ibid., p. 273-276.

11 Gülsün Güvenli, « Le temps de l’école, le temps à l’école » dans François Georgeon et Frédéric Hitzel (dir.), op. cit., 2012, p. 317-327.

12 Selim Sırrı Tarcan, « Mekteblerde program nasıl hazırlanmalı ? » (Comment doivent être préparés les programmes scolaires ?), Cumhuriyet, 23 mai

13 Ibid.

14 « Maruf doktorlarımızın bir günü nasıl geçer? » (Comment nos célèbres médecins passent-t-ils leur journée ?), Son Posta, 15 février 1933, p. 9.

15 « Yeni bir Türk yıldız ile mülâkat » (Entretien avec un nouveau star turc), Vakit, 24 novembre 1933.

16 J’emprunte cette expression à Selim Deringil. L’historien situe les efforts de créer une « nouvelle base sociale » (« new social base ») à la fin

17 « Maruf doktorlarımızın bir günü nasıl geçer? », art. cité, p. 8.

18 Ibid., p. 9.

19 « Yıldızların bildikleri ve yaptıkları » (Ce que les stars savent et font), Son Posta, 18 mars 1935.

20 Ibid.

21 Edmondo De Amicis, Costantinopoli, Milan, Fratelli Treves Editori, 1905 [1877], p.180. « In quest’arte [ammazzare il tempo] i turchi sono maestri.

22 Ibid., p. 181. « Qui, il riposo non è che un’interruzione del lavoro; là il lavoro non è che una sospensione del riposo. Prima bisogna a qualunque

23 Ibid., « Il tempo, per i turchi, significa tutt’altra cosa da quel che significa per noi ».

24 Peyami Safa, « Boş vakitler » (Les temps vides), Cumhuriyet, 28 juillet 1936.

25 À ce sujet, voir Hélène Desmet-Grégoire et François Georgeon (dir.), Cafés d’Orient revisités, Paris, CNRS éditions, 1997 ; Cengiz Kırlı, « 

26 Zeynep Kerman (ed.), Tanpınar’ın mektupları, Istanbul, Dergah Yayınları, 2007, p. 84.

27 Sertoğlu, « Şehirliler plaja giderken köylüler nasıl eğleniyor ? » (Comment les villageois se divertissent lorsque les citadins vont à la plage ?)

28 Reşit Süleyman, « Gemlik’te çalışkan bir köy heyeti var » (Un comité de village actif à Gemlik), Cumhuriyet, 21 juillet 1933.

29 Voir sur les bains de mers, le catalogue d’une exposition qui a eu lieu à Istanbul en 2018 : Gökhan Akçura, Meltem Ö. Gürel et Zafer Toprak

30 « Banyo yerleri müşteri alamıyacak haldedir » (Les stations balnéaires ne peuvent plus recevoir de clients), Son Posta, 17 août 1930, p. 6.

31 Sur le processus d’embourgeoisement à la fin de l’Empire ottoman et notamment sur la formation d’une bourgeoisie musulmane, voir les travaux d’

32 Nigâr Hanım, Carnet VI, 8 avril 1305 [20 avril 1889], cité dans : Hüsniye Koç, The Construction of the Self in Nigâr Hanım’s Diaries: Writing the

33 Sur la bourgeoisie globale, voir : Christof Dejung, David Motadel et Jürgen Osterhammel (eds.), The Global bourgeoisie: the rise of the middle

34 Sur un lycée francophone de l’Empire ottoman, voir : François Georgeon, « La formation des élites à la fin de l’Empire ottoman : le cas de

35 Il doit s’agir ici une salle de cinéma qui a fonctionné à Istanbul sous le nom de « Lüksemburg » des années 1910 aux années 1930. Burhan Arpad

36 Edhem Eldem, Uğur Tanyeli et Bülent Tanju (eds.), Sedad Hakkı Eldem I : Gençlik Yılları, Istanbul, Osmanlı Bankası Arşiv ve Araştırma Merkezi, 2008

37 Journal de Marie Elizabeth Court, Association des descendants des Court, Guillestre, 2001, 14 mai 1869 cité dans Anne Carol, « Expérience du corps

38 Anne Carol, ibid., p. 172.

39 Milliyet, 18 Mai 1931.

40 Catherine Viollet, « À la rencontre des journaux personnels », Cahiers du monde russe, 2009, Écrits personnels. Russie XVIIIe-XXe siècles, n°50/1

41 Reşad Nuri Güntekin, Çalıkuşu, Istanbul, Amedî Matbaası, 1928.

42 Valerie Raoul, « Women and Diaries », art. cité, p. 60. « Henriette [Dessaulles] kept her journal between the ages of 12 and 20 (1874-80), in spite

43 Nazan Bekiroğlu, Şâir Nigâr Hanım, op. cit., p. 24.

44 Valérie Raoul, « Women and Diaries », art. cité, p. 58.

45 Anne Carol, « Expérience du corps et sentiment de l’intime au XIXe siècle : les journaux de Lucile Le Verrier et de Marie Elisabeth Court », art.

Notes

1 Parmi de nombreux ouvrages d’auteur : Philippe Lejeune (dir.), « Cher cahier » : Témoignages sur le journal personnel, Paris, Gallimard, 1990 ; id., Le Moi des demoiselles : enquête sur le journal de jeune fille, Paris, Éditions du Seuil, 1993.

2 Valerie Raoul, « Women and Diaries: Gender and Genre », Mosaic: A Journal for the Interdisciplinary Study of Literature, 1989, vol. 22, no3, p.57‑58. « The “journal intime” is not the only kind of diary. The English tradition described by Philip Spalding, was originally not private and personal. […] The “journal intime,” as it emerged in France in the early nineteenth century was essentially a private mode of writing ».

3 Caroline Muller, « “Je crois que je l’aimerai de tout mon cœur” : Le rôle du journal de jeune fille dans la préparation des mariages (XIXe siècle, France) », dans Stéphane Gougelmann et Anne Verjus (dir.), Écrire le mariage en France au XIXe siècle, Saint-Étienne, Presses universitaires de Saint-Étienne, 2017, p. 311-327.

4 Anne Carol, « Expérience du corps et sentiment de l’intime au XIXe siècle : les journaux de Lucile Le Verrier et de Marie Elisabeth Court » dans Anne-Emmanuelle Demartini et Dominique Kalifa (dir.), Imaginaire et sensibilités au XIXe siècle : études pour Alain Corbin, Paris, Créaphis, 2005, p. 171.

5 Nazan Bekiroğlu, Şâir Nigâr Hanım, Istanbul, Timaş Yayınları, 2011 [Première publication : İletişim Yayınları, 1998]. Une partie de ces journaux ont été publiés par les fils de Nigâr Hanım à la fin des années 1950 : Nigâr binti Osman, Hayatımın hikâyesi, Istanbul, Ekin Basimevi, 1959.

6 Le carnet comporte de probables traces de l’oralité, ce qui fait penser qu’elle rencontrait à l’écrit des difficultés dans une langue qu’elle paraît maîtriser à l’oral. Il y a aussi des traductions littérales de la langue turque vers le français, des erreurs qu’on ferait plus spécifiquement en passant du turc au français.

7 Pour citer les passages du journal intime, je me référerai à la date d’écriture, signalée entre parenthèses. Dans les citations directes, j’ai procédé à de légères corrections orthographiques pour rendre la lecture plus compréhensible, sans intervenir toutefois dans le vocabulaire ou la structure des phrases.

8 Paul Augé (dir.), Larousse du XXe siècle en 6 volumes, Paris, Librairie Larousse, 1928-1933.

9 François Georgeon, « Temps de la réforme, réforme du temps. Les avatars de l’heure et du calendrier à la fin de l’Empire ottoman » dans François Georgeon et Frédéric Hitzel (dir.), Les Ottomans et le temps, Leiden, Boston, Brill, 2012, p. 242-243.

10 Ibid., p. 273-276.

11 Gülsün Güvenli, « Le temps de l’école, le temps à l’école » dans François Georgeon et Frédéric Hitzel (dir.), op. cit., 2012, p. 317-327.

12 Selim Sırrı Tarcan, « Mekteblerde program nasıl hazırlanmalı ? » (Comment doivent être préparés les programmes scolaires ?), Cumhuriyet, 23 mai 1935.

13 Ibid.

14 « Maruf doktorlarımızın bir günü nasıl geçer? » (Comment nos célèbres médecins passent-t-ils leur journée ?), Son Posta, 15 février 1933, p. 9.

15 « Yeni bir Türk yıldız ile mülâkat » (Entretien avec un nouveau star turc), Vakit, 24 novembre 1933.

16 J’emprunte cette expression à Selim Deringil. L’historien situe les efforts de créer une « nouvelle base sociale » (« new social base ») à la fin de l’empire ottoman, où elle était considérée nécessaire pour la survie de l’empire. Cette base sociale deviendra plus évidente et visible au début de l’époque républicaine. Voir Selim Deringil, “The Invention of Tradition as Public Image in the Late Ottoman Empire, 1808 to 1908”, Comparative Studies in Society and History, 1993, vol. 35, no1, p. 4.

17 « Maruf doktorlarımızın bir günü nasıl geçer? », art. cité, p. 8.

18 Ibid., p. 9.

19 « Yıldızların bildikleri ve yaptıkları » (Ce que les stars savent et font), Son Posta, 18 mars 1935.

20 Ibid.

21 Edmondo De Amicis, Costantinopoli, Milan, Fratelli Treves Editori, 1905 [1877], p.180. « In quest’arte [ammazzare il tempo] i turchi sono maestri. Son capaci di far durare per una mezza giornata una tazza di caffè da due soldi e di star cinque ore immobili a’ piedi d’un cipresso ». Cet ouvrage, ainsi que le motif des cafés, est discuté dans l’une des rares études consacrées à l’étude du temps libre en Turquie. Voir Hakan Arslan, Tarihsel ve ideolojik bir kavram olarak boş zamana sosyolojik bir bakış (Regard sociologique sur le temps libre comme notion historique et idéologique), mémoire de master en sociologie à l’Université Mimar Sinan, Istanbul, 2005.

22 Ibid., p. 181. « Qui, il riposo non è che un’interruzione del lavoro; là il lavoro non è che una sospensione del riposo. Prima bisogna a qualunque costo dormicchiare, sognare, fumare, quelle tante ore; e poi, nei ritagli di tempo, far qualche cosa per procacciarsi la vita ».

23 Ibid., « Il tempo, per i turchi, significa tutt’altra cosa da quel che significa per noi ».

24 Peyami Safa, « Boş vakitler » (Les temps vides), Cumhuriyet, 28 juillet 1936.

25 À ce sujet, voir Hélène Desmet-Grégoire et François Georgeon (dir.), Cafés d’Orient revisités, Paris, CNRS éditions, 1997 ; Cengiz Kırlı, « Coffeehouses: Leisure and sociability in Ottoman Istanbul » in Peter Borsay et Jan Hein Furnée (eds.), Leisure cultures in urban Europe, c. 1700-1870: a transnational perspective, Manchester, Manchester University Press, 2016.

26 Zeynep Kerman (ed.), Tanpınar’ın mektupları, Istanbul, Dergah Yayınları, 2007, p. 84.

27 Sertoğlu, « Şehirliler plaja giderken köylüler nasıl eğleniyor ? » (Comment les villageois se divertissent lorsque les citadins vont à la plage ?), Haber – Akşam Postası, 13 mai 1934, p. 5.

28 Reşit Süleyman, « Gemlik’te çalışkan bir köy heyeti var » (Un comité de village actif à Gemlik), Cumhuriyet, 21 juillet 1933.

29 Voir sur les bains de mers, le catalogue d’une exposition qui a eu lieu à Istanbul en 2018 : Gökhan Akçura, Meltem Ö. Gürel et Zafer Toprak, İstanbul’da deniz sefası / Istanbul’s seaside leisure, Istanbul, Pera Müzesi, 2018.

30 « Banyo yerleri müşteri alamıyacak haldedir » (Les stations balnéaires ne peuvent plus recevoir de clients), Son Posta, 17 août 1930, p. 6.

31 Sur le processus d’embourgeoisement à la fin de l’Empire ottoman et notamment sur la formation d’une bourgeoisie musulmane, voir les travaux d’Edhem Eldem à ce sujet : Edhem Eldem, “Istanbul 1903-1918: A Quantitative Analysis of A Bourgeoisie”, Boğaziçi Journal. Review of Social, Economic and Administrative Studies, 1997, vol. 11, no12, p. 53-98; id., “(A quest for) the Bourgeoisie of Istanbul: Identities, Roles and Conflicts” in Ulrike Freitag et Nora Lafi (eds.), Urban governance under the Ottomans: between cosmopolitanism and conflict, London; New York, Routledge, 2014, p. 159-186 ; id., « La bourgeoisie ottomane fin de siècle » dans Leyla Dakhli (dir.), Le Moyen-Orient : fin XIXe-XXe siècle, Paris, Seuil, 2016, p. 135-144.

32 Nigâr Hanım, Carnet VI, 8 avril 1305 [20 avril 1889], cité dans : Hüsniye Koç, The Construction of the Self in Nigâr Hanım’s Diaries: Writing the Female Subject in the Late Ottoman Period, Mémoire de master dans le département de Langue et littérature turque de l’Université de Boğaziçi, 2019, p. 50.

33 Sur la bourgeoisie globale, voir : Christof Dejung, David Motadel et Jürgen Osterhammel (eds.), The Global bourgeoisie: the rise of the middle classes in the Age of Empire, Princeton, Princeton University Press, 2019.

34 Sur un lycée francophone de l’Empire ottoman, voir : François Georgeon, « La formation des élites à la fin de l’Empire ottoman : le cas de Galatasaray », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 1994, no72, p. 15-25. Sur une histoire du Lycée Notre Dame de Sion d’Istanbul, voir : Saadet Özen, Yüz elli yılın tanığı : Notre Dame de Sion, Istanbul, Yapı Kredi Yayınları, 2006.

35 Il doit s’agir ici une salle de cinéma qui a fonctionné à Istanbul sous le nom de « Lüksemburg » des années 1910 aux années 1930. Burhan Arpad, Eski İstanbul Sinemaları : I-II ; Burçak Evren, « Beyoğlu’nun orta yeri Saray’sız kaldı ».

36 Edhem Eldem, Uğur Tanyeli et Bülent Tanju (eds.), Sedad Hakkı Eldem I : Gençlik Yılları, Istanbul, Osmanlı Bankası Arşiv ve Araştırma Merkezi, 2008, p. 147.

37 Journal de Marie Elizabeth Court, Association des descendants des Court, Guillestre, 2001, 14 mai 1869 cité dans Anne Carol, « Expérience du corps et sentiment de l’intime au XIXe siècle : les journaux de Lucile Le Verrier et de Marie Elisabeth Court », art. cité, p. 180.

38 Anne Carol, ibid., p. 172.

39 Milliyet, 18 Mai 1931.

40 Catherine Viollet, « À la rencontre des journaux personnels », Cahiers du monde russe, 2009, Écrits personnels. Russie XVIIIe-XXe siècles, n°50/1, p. 13.

41 Reşad Nuri Güntekin, Çalıkuşu, Istanbul, Amedî Matbaası, 1928.

42 Valerie Raoul, « Women and Diaries », art. cité, p. 60. « Henriette [Dessaulles] kept her journal between the ages of 12 and 20 (1874-80), in spite of opposition at her convent school where diaries, like mirrors, were forbidden as frivolous and potentially dangerous ».

43 Nazan Bekiroğlu, Şâir Nigâr Hanım, op. cit., p. 24.

44 Valérie Raoul, « Women and Diaries », art. cité, p. 58.

45 Anne Carol, « Expérience du corps et sentiment de l’intime au XIXe siècle : les journaux de Lucile Le Verrier et de Marie Elisabeth Court », art. cité, p. 171.

References

Electronic reference

Ece Zerman, « « Trouver le temps de faire de beaux rêves » : recherche du temps libre dans le journal intime d’une jeune femme à Istanbul en 1928 », Revue d’histoire culturelle [Online],  | 2021, Online since 05 octobre 2021, connection on 28 novembre 2021. URL : http://revues.mshparisnord.fr/rhc/index.php?id=735

Author

Ece Zerman

Ece Zerman est historienne et chercheuse associée au CETOBaC (UMR 8032). Après une licence et un master en histoire à l’Université de Boğaziçi, Istanbul et à l’European University Institut de Florence, elle a soutenu sa thèse à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Elle a enseigné à l’Inalco et à l’Université de Strasbourg. Ses recherches portent sur l’écriture de soi et la photographie à la fin de l’Empire ottoman et au début de la République de Turquie. Elle s’intéresse particulièrement aux carnets personnels, photographies d’intérieurs et circulations dans la culture visuelle à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. ecezerman@yahoo.com