Pascal Bastien et Simon Macdonald (dir.), Paris et ses peuples au XVIIIe siècle

Paris, Éditions de la Sorbonne/Comité d’histoire de la Ville de Paris, 2020.

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Pascal Bastien et Simon Macdonald (dir.), Paris et ses peuples au XVIIIe siècle, Paris, Éditions de la Sorbonne/Comité d’histoire de la Ville de Paris, 2020, 302 p.

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Le volume publié sous la direction de Pascal Bastien (Université du Québec à Montreal) et Simon Macdonald (Queen Mary University of London), Paris et ses peuples au XVIIIe siècle, rassemble 18 contributions à un colloque tenu à Paris en 2017 à l’Institut d’Études Avancées. Il s’inscrit explicitement dans la filiation des travaux de Daniel Roche, notamment Le Peuple de Paris. Essai sur la culture populaire au XIXe siècle (1981). L’objet du colloque, et donc du livre, est de prolonger les perspectives ouvertes par ce dernier, de compléter, dans certains domaines, les connaissances – en reprenant par exemple le journal du libraire Hardy sous un angle différent –, de nuancer ou préciser, pour d’autres, l’approche théorique. Ce recueil souffre des limites des œuvres collectives : les communications sont d’ambition inégale, certaines étant focalisées sur un point très précis. Mais d’autres réussissent très heureusement à faire le lien entre recherches nouvelles et cadre théorique.

Pour mettre un certain ordre dans des contributions disparates, les éditeurs ont rassemblé ces « dix-huit nouveaux regards » sous trois rubriques. La première, intitulée « Trajectoires, individus, communautés, métiers » regroupe les textes s’intéressant aux Parisiens et à leurs trajectoires individuelles, sociales et professionnelles. C’est dans cette partie par exemple que l’on trouve la contribution de Sabine Juratic sur les gens du livre et leur communauté de métier ou encore le travail de Laurence Crocq sur les veuves et héritières des marchands parisiens et leur place dans la vie civique de la capitale. L’étude du travail des nourrices met en exergue l’évolution de la police vers une pratique « administrative » qui s’attache à la production de textes et de règlements dont il s’agit de faire respecter les dispositions;

La deuxième partie du volume, sous la rubrique « La vie matérielle, espace urbain, ville productrice » est consacrée à la vie matérielle et à la production dans l’espace urbain. On y trouve par exemple une description des habitants du Cloître Notre Dame, espace particulier de la ville, domaine des chanoines, des étudiants et des locataires des premiers : huissiers, blanchisseuses, procureurs. La troisième partie « Représentations, débats et polémiques » entend, disent les éditeurs, interroger les représentations : savoirs des antiquaires, attachés à recréer une ville antique fantasmée dont les contours servent des projets politiques contemporains, écrits de Siméon Prosper Hardy, étudiés en son temps par Daniel Roche, interrogés ici par Hans-Jürgen Lüsebrinck sur la question des représentations de l’oralité dans l’espace de la ville, récits du séjour du tahitien Ahutoru en 1769 à Paris ou encore analyse des affiches publicitaires apposées sur les murs de la ville. L’étude s’étend jusqu’aux questions juridiques, que les éditeurs rattachent à la problématique centrale en considérant que « Paris est le creuset des normes juridiques ». Ainsi le parricide – et les exécutions qui y sont associées – ou la perception de ce qu’est un bien de luxe sous la Révolution : consommation ostentatoire à proscrire ou gagne-pain d’innombrables artisans et artisanes ou commerçants et commerçantes ?

Certaines contributions conduisent le lecteur loin des chemins balisés. C’est le cas du chapitre de Stéphane Van Damme « Des parisiens aux Parisii. Le peuple de Paris au miroir des savoirs antiquaires » qui entre en résonnance avec l’ouvrage de Daniel Roche, Les républicains des Lettres. Gens de culture et de Lumières au XVIIe siècle (1988). Les travaux érudits de la fin du siècle sur les « Antiquités de Paris » explorent en effet à l’aide de quelques vestiges archéologiques et de textes controuvés les traces laissées par les Parisii. Malgré la multiplicité des traces archéologiques, le peuple antique de Paris demeure cependant invisible aux yeux d’érudits ecclésiastiques qui « voient sans voir » et vont chercher dans la figure du druide le reflet idéalisé d’eux-mêmes. L’analyse des habitants du Cloître Notre-Dame, par Youri Carbonnier, a le mérite de donner une vision vivante d’un quartier très particulier et d’entrer en résonnance avec la question de la tranquillité urbaine, du bruit, des métiers polluants et de l’idéalisation de la ville. Il semble très opportunément placé à côté du texte de Jan Synowiecki « Paris côté jardins : nature urbaine, publics et sociabilités au XVIIIe siècle » qui traite à la fois de la « délinquance végétale » d’un peuple supposé incapable de saisir la beauté d’un jardin et de réfréner sa propension à le saccager, de l’impossible exclusion du peuple, des stratégies habiles des prostituées, de l’admission des savants dans le jardin du roi créé par Monsieur de Jussieu et de la naissance du jardin public comme espace public. Réflexion sur l’espace public aussi que le chapitre de Nicolas Lyon-Caen « Spécialisation, privatisation. Les transformations de l’usage commercial de l’espace urbain à Paris, XVIIe-XVIIIe siècles » qui, avec la question de la légitimité des activités marchandes aux abords des résidences aristocratiques ou royales, du Palais, de la possibilité de s’installer dans les rues, suggère « les schémas de la dépossession progressive des communs au profit d’un individualisme capitaliste… » qui pourrait s’appliquer à l’émergence d’une modernité commerciale urbaine.

Une autre série de contributions entre en résonnance avec les questions de l’espace public d’une part et des formes du politique pendant la Révolution de l’autre. Les éditeurs, dans l’introduction, reviennent sur l’une des dimensions du changement radical de regard sur le peuple apporté par Daniel Roche en son temps. Il s’agit de s’intéresser, non pas à ce que les textes de l’époque, livres, journaux, discours à l’assemblée, pensent et disent du peuple, objet du discours, mais au peuple dans sa vie matérielle et la diversité de ses actions. On peut lire dans cette perspective le texte de Hans-Jürgen Lüsebrink « Rumeurs citadines. Enjeux et dimensions de l’oralité dans l’espace populaire à Paris au XVIIIe siècle » qui commence par une intéressante typologie des diverses formes de la parole et des bruits dans la ville, distinguant ce qui est officiellement crié (lecture d’édits et d’ordonnances), ce qui est ouvertement affirmé (cris séditieux, dernières paroles de condamnés) et ce qui circule souterrainement (médisances, racontars, rumeurs, fausses nouvelles), et dont l’importance dans la formation de l’esprit public n’est pas moindre. L’auteur montre d’abord l’extrême attention qu’un bourgeois inquiet de la stabilité politique comme le libraire Siméon-Prosper Hardy porte aux deux dernières catégories de « bruits ». La menace que ces derniers représentent est prise suffisamment au sérieux pour que, dans le cas de la condamnation à mort de l’épicier Antoine-François Desrues, accusé (à tort ?) d’avoir assassiné une femme pour s’approprier des biens nobles, les pouvoirs publics fassent imprimer et crier leur propre version des faits afin de contrer la contestation populaire qui prend la forme détournée de la vénération des « reliques » du condamné.

La question de l’espace public et de sa modernisation passe, par ailleurs, par la multiplication sur les murs de la ville d’affiches à but commercial. L’article de Laurent Cuvelier sur les affiches publicitaires et l’information commerciale a une ampleur chronologique qui va de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe. Cela lui permet de rendre compte d’un mouvement de fond mais gomme peut-être la rupture que représente la lithographie, alors qu’à la fin du XVIIIe siècle, les affiches illustrées (gravure sur bois) semblent encore assez rares. Il décrit en revanche de façon vivante à la fois la prolifération des affiches commerciales qui s’accumulent à des points précis du territoire de la ville et la construction, dans le même temps, d’un discours critique dont les affiches elles-mêmes se font l’écho de façon ironique, dénonçant à la fois le manque d’efficacité due à leur prolifération, le caractère mensonger de leur contenu (promesses fallacieuses de charlatans) et la crédulité du spectateur/lecteur. Autant de questions sur l’exigence de vérité dans l’espace public et d’interrogations sur la fabrique de l’opinion. On notera l’apparition, ludique et controversée, d’un premier homme-sandwich dans les rues de Paris.

C’est aussi à une réflexion sur l’espace public et – plus indirectement sur le rapport entre le peuple et ses représentants – qu’invite le texte de Colin Jones « La vie parisienne des Conventionnels en 1793 » sur la localisation dans l’espace parisien des logis des membres de la Convention. La plupart – y compris les Montagnards –, habitent plutôt l’ouest de la capitale, et se concentrent dans le secteur Louvre-Tuileries- Palais Royal. C’est certes le plus proche de l’Assemblée mais c’est aussi le quartier dévolu avant 1789 à l’accueil des étrangers, voyageurs et touristes, où l’on trouve des lieux d’hébergement, des théâtres et des lieux de plaisir, des jardins ouverts au public et les tout nouveaux restaurants. Cette implantation fait que la connaissance qu’ont les Conventionnels du peuple de Paris est médiatisée par ceux auxquels ils ont le plus souvent affaire, par exemple les artisans et commerçants qui les logent. Ainsi Robespierre qui loge chez un menuisier et entrepreneur dont les filles défendent la vie privée de leur hôte. Cette façon d’habiter ne favorise pas, sauf exception, la proximité des représentants du peuple avec la population laborieuse des quartiers industrieux dont ils ne fréquentent guère les sections. Fondé sur l’analyse de deux listes de 1793, l’article aurait été encore plus intéressant si les hypothèses sur la distance entre le peuple et ses représentants, déduites de leur lieu d’habitation, avaient été corroborée par d’autres sources, des correspondances par exemple.

On revient, pour la période révolutionnaire, à la question de la police, dont les transformations sont présentées de façon convaincante. Vincent Denis, dans « La police et le peuple. Les commissaires de police parisiens dans les émeutes de février 1793 » montre l’importance d’un savoir-faire de maintien de l’ordre maitrisé – ou non – par les commissaires de police lors des émeutes, souvent en fonction de leur parcours professionnel antérieur. C’est une autre facette de la question du « peuple révolutionnaire » qui est décrite ici. Les commissaires de police abordent avec plus ou moins d’empathie, de capacité de conviction, d’engagement personnel les épisodes d’envahissement de magasins, de taxation et de vente forcée à prix coûtant ou de pillage. Le récit précis des divers épisodes est mis en parallèle avec leur rapport écrit : on mesure alors combien il faut remettre dans leur contexte des rapports qui reflètent à la fois la culture politique de leurs auteurs et leur prudence conjoncturelle. La contribution de Vincent Milliot, « Aimer et détester la police ? Le peuple et les polices au siècle des Lumières » fait le lien avec les cadres d’analyse proposés par Daniel Roche dans Le peuple de Paris. Elle décrit l’évolution vers des formes nouvelles que connait la police, en lien avec la conception que l’on se fait du peuple à l’époque des Lumières.

Les épisodes de pillage sont évoqués dans l’article de Natacha Coquery, « Produits de luxe ou de première nécessité ? Les hésitations de la législation dirigiste sous la Terreur », qui illustre l’intérêt du croisement de l’histoire matérielle et de l’histoire politique. D’une part on mesure la différence des modes de vie entre Paris et la province et ses conséquences : ce qui produit une émotion ici paraît sans objet là-bas. D’autre part, il apparait que les perceptions des députés sont en décalage avec les modes de vie parisiens et que tous les enjeux ne sont pas perçus. En cette fin du XVIIIe siècle, l’eau de vie, certes, mais aussi le tabac et le savon sont, pour une partie des habitants de la capitale, des biens de première nécessité. Ainsi, le savon, s’il est un luxe permettant une toilette raffinée pour les clientes de l’ouest de Paris est aussi un ingrédient indispensable à la poursuite de leur travail pour les lavandières de l’est de la ville. Les motifs de l’hostilité aux mesures de taxation sont différents et les racines de l’opposition politique aussi.

Il est impossible de rendre compte plus en détail de cet ouvrage proliférant par nature qui est heureusement doté d’un index, d’un cahier rassemblant les schémas et illustrations et d’un résumé des contributions en anglais. Le lecteur peut cependant s’appuyer sur les introductions de textes écrits par les participants les plus chevronnés qui relient explicitement les thèmes abordés par les intervenants au colloque aux grands thèmes de l’histoire de la vie matérielle et politique du peuple de Paris tels que les concevaient Daniel Roche. À ce titre, cet ouvrage remplit parfaitement le but qu’il s’est donné.

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Catherine Bertho-Lavenir, « Pascal Bastien et Simon Macdonald (dir.), Paris et ses peuples au XVIIIe siècle », Revue d’histoire culturelle [Online],  | 2021, Online since 15 octobre 2021, connection on 28 novembre 2021. URL : http://revues.mshparisnord.fr/rhc/index.php?id=556

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Catherine Bertho-Lavenir

Université Paris-3 Sorbonne-Nouvelle

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