Camille Creyghton, Résurrections de Michelet. Politique et historiographie en France depuis 1870

Paris, éditions de l’EHESS, 2019.

Référence(s) :

Camille Creyghton, Résurrections de Michelet. Politique et historiographie en France depuis 1870, Paris, éditions de l’EHESS, 2019, 379 p.

Texte

Près de cent cinquante ans après sa disparition, Michelet n’en finit plus de fasciner. Si cette fascination – toute scientifique – connait un nouvel avatar dans l’ouvrage de Camille Creyghton, elle en est surtout, cette fois, l’objet principal. C’est là tout l’intérêt de ce livre innovant : il ne s’agit plus d’étudier l’historien, sa vie, son œuvre, et de décrypter son influence intellectuelle, mais plutôt de se pencher sur sa mémoire, et la façon dont elle s’est construite et a évolué depuis sa mort, au fil des « résurrections » qu’il n’a cessé de connaître, génération après génération. La perspective, originale, se situe à la croisée des chemins les plus traditionnels comme des plus récemment empruntés par l’historiographie, entendue non au sens restreint de l’écriture de l’histoire, mais à celui, large, de l’ensemble des usages sociaux et culturels du passé. Une introduction aussi claire que complète précise quelles sont ces différentes perspectives, de l’étude stimulante de la « culture historique » chère à nos collègues anglophones et encore trop peu développée en France, à la mémoire culturelle et à la vie sociale des textes, en passant par l’histoire intellectuelle et politique. Avec, en ligne de mire une série d’interrogations sur la place si particulière qu’occupe la figure de Michelet dans le panthéon des historiens et des écrivains nationaux. L’ouvrage, appuyé sur une bibliographie fournie (notamment du côté des études anglophones mal connues en France), permet de suivre pas à pas l’histoire de la fabrication, des utilisations, récupérations et transformations de la figure de Michelet.

L’intérêt principal de l’ouvrage réside dans la démonstration précise et richement documentée de la façon dont s’est opéré le processus de canonisation de l’historien. Ce processus est d’abord scientifique. Camille Creyghton montre bien l’attachement à cette figure, dans le temps long, de la communauté historienne. Si Michelet n’y a jamais fait totalement consensus, il n’y a pas moins constitué jusqu’aux années 1970 une référence quasi-incontournable et un élément essentiel de la « mémoire culturelle disciplinaire » (p. 20). Cette continuité de la référence micheletienne, de Gabriel Monod à Pierre Nora, en passant par Ernest Lavisse, Lucien Febvre et Jacques Le Goff, est pour l’auteure un élément à charge contre l’idée d’école historique, un concept dont elle remet en cause le « schématisme » (p. 100) qui empêcherait de penser la généalogie des idées historiographiques dans leurs continuités générationnelles.

Cette canonisation épistémologique a été doublée d’une autre, politique, aux temps de la iiie République triomphante, dans les soutiens intellectuels de laquelle les Monod et consort occupaient une place de choix. S’éloignant de la perspective habituelle de l’histoire des idées historiographiques, Camille Creyghton livre ici des pages passionnantes sur la place occupée par Michelet dans les politiques symboliques de la fin du xixe siècle : l’historien est l’objet de cérémonies et d’hommages officiels (obsèques au Père Lachaise en 1876, inauguration de son monument funéraire en 1882), on donne son nom à des rues, on lui érige des statues, on appose des plaques commémoratives sur les lieux qu’il a fréquentés. Le centenaire de sa naissance tombant en pleine Affaire Dreyfus, on organise à des fins de réconciliation une véritable « commémoration nationale » (p. 133), faisant de lui un cas unique, le seul « grand homme » à avoir bénéficié d’un tel hommage « dans le cadre du 14 juillet » avant 1914 (p. 136). On va même jusqu’à donner son nom à un croiseur-cuirassé (1905), et à envisager son entrée au Panthéon. Mais ce projet est en échec, car ici aussi le consensus n’a jamais été total autour de la figure de Michelet.

Il est en effet l’objet de mémoires et d’interprétations divergentes et concurrentes, dont le livre nous montre tout l’éventail. Ce qui y est parfaitement démontré, c’est que, parce qu’il fait l’objet d’une appropriation officielle par la République et l’histoire méthodique, Michelet suscite l’hostilité chez ceux qui rejettent l’une et l’autre, à commencer par les courants nationalistes. « Enjeu du débat des droites » (p. 169), Michelet est invoqué par Barrès et Bainville, mais rejeté par l’Action française et Maurras, qui lui préfèrent Fustel de Coulanges et porteront une image de Jeanne d’Arc qui finit par l’emporter sur celle qu’il avait promue. A l’autre bout du spectre idéologique, alors qu’un Mathiez le réprouve pour son attachement à Danton, Jaurès, tout en reconnaissant lui aussi les impasses de certaines de ses analyses, invoque son œuvre en tentant de la concilier avec le marxisme, rendant hommage en 1898 à sa philosophie de l’histoire et à son patriotisme. C’est ce patriotisme qui fera donner son nom au lendemain de la Bataille de la Marne à un comité de propagande à destination des instituteurs, dont Lavisse est le président d’honneur. Dans les années 1960, Malraux sera lui l’ « apôtre gaullien de Michelet » (p. 295). Ainsi, comme l’écrit Camille Creyghton, « chacun lit une partie de la très diverse œuvre de Michelet, et chacun la lit différemment, bénéficiant de la polysémie de cette œuvre qui autorise des interprétations multiples » (p. 315).

Le terme de « résurrections » prend dès lors tout son sens, qui donne son titre à l’ouvrage en un clin d’œil subtil à son sujet. Chaque relecture de Michelet redonne en effet vie à l’œuvre de « l’historien national », dans une temporalité longue, plus d’un siècle, qui connaît ses changements de rythme jusqu’à ce qui apparaît bien comme un déclin. Les années 1970 marquent en effet un « âge d’or », un « apogée » (p. 303), alors que l’intérêt ancien pour « l’écrivain Michelet » (p. 279), a connu au milieu du siècle un nouvel élan grâce aux travaux de Roland Barthes et à la publication, sous l’égide de Paul Viallaneix et Claude Digeon, de son journal. Le centenaire de sa mort en 1974 est une sorte de chant du cygne, avec encore une certaine médiatisation. Mais déjà la référence à Michelet semble réduite à une sorte de lieu commun sans relief au sein de la communauté historienne, tandis que la figure créée par les littéraires « micheletistes » se révèle plus complexe et « moins accessible au grand public », « et se prête moins facilement à une large canonisation que la représentation répandue par les éducateurs de la Troisième République » (p. 307). Michelet est quasiment absent du Bicentenaire de 1989, et le regain d’intérêt qui se manifeste à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance en 1998 est sans véritable écho médiatique.

La mémoire de Michelet semble désormais cantonnée, in fine, au monde de la recherche, littéraire ou historique, ou à un fond de références intellectuelles communes aux tenants plus ou moins radicaux du « roman national », que ceux qui les utilisent ne maîtrisent pas forcément. Le grand public dont parle Camille Creyghton l’ignore largement. Ce qui du reste ouvre des perspectives stimulantes en termes d’histoire culturelle. L’ouvrage décrypte en effet les discours des élites intellectuelles et politiques sur Michelet ; mais qu’en est-il de son appropriation par la grande masse des lecteurs ? Quelques pistes sont abordées, comme sa place dans certains contenus médiatiques de la fin du xxe siècle, hélas trop rapidement évoquée. Dans le deuxième chapitre sont en revanche décrites les entreprises éditoriales lancées par la veuve de l’historien, qui « adopte des stratégies diversifiées pour capter l’attention de ces publics » (p. 72) dans leur diversité. Traités de vulgarisation, abrégés, éditions illustrées, haut-de-gamme ou populaires, publication d’extraits et d’inédits : tout l’éventail des possibilités offertes par le marché du livre est exploité, en même temps qu’elle promeut l’œuvre de son défunt mari au sein des établissements scolaires. Par l’imprimé et par l’école, la pensée de Michelet se trouve ainsi largement diffusée à la fin du xixe siècle, au sein de la culture de masse en voie de réalisation.

Mais avec quels effets, quantitatifs et qualitatifs ? Qui a vraiment lu Michelet – hors du cercle désormais bien connu, grâce à cet ouvrage, de ses commentateurs ? La question est importante, car elle conditionne l’estimation de la réelle influence de « l’historien national » sur la culture historique et politique du plus grand nombre. Si Camille Creyghton parle de « l’enthousiasme » du public face à la réédition de son Histoire de France en 2008 (p. 327), sans réellement étayer cette affirmation par des données précises (par exemple les chiffres de vente, qui ne sont d’ailleurs eux-mêmes pas tout à fait révélateurs de la lecture), elle affirme avec raison qu’ « il est risqué d’estimer l’impact de la politique éditoriale d’Athénaïs Michelet sur les consommateurs de livres » (p. 88), et ajoute du reste que « l’héritage intellectuel de Michelet se confond avec celui d’autres auteurs plus ou moins canoniques » (p. 90), et on comprend bien à la lire qu’à force d’être tronçonnée, retravaillée, réinterprétée, par sa veuve comme par ses successeurs et ses commentateurs, l’œuvre de Michelet semble avoir connu une sorte de dilution. On a là autant d’éléments qui rendent difficile toute appréciation de l’influence réelle qu’il a pu jouer. Or, à tort ou à raison, on a longtemps voulu (et on veut encore parfois) faire de Michelet une sorte de figure tutélaire, de l’histoire, de l’histoire de France, du roman national, du patriotisme… En montrant à quel point cette image est le résultat d’un processus continu de construction, l’ouvrage de Camille Creyghton contribue largement à la déconstruire, et pose un jalon essentiel dans l’estimation de ce que fut, réellement, au-delà de ses qualités et défauts intrinsèques, l’impact culturel de l’œuvre de Jules Michelet.

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Référence électronique

Jean-Charles Geslot, « Camille Creyghton, Résurrections de Michelet. Politique et historiographie en France depuis 1870 », Revue d’histoire culturelle [En ligne],  | 2020, mis en ligne le 01 septembre 2020, consulté le 04 décembre 2021. URL : http://revues.mshparisnord.fr/rhc/index.php?id=231

Auteur

Jean-Charles Geslot

Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (UVSQ/Université Paris-Saclay)

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