«  Lesbiennes et pédés. Ne rasons plus les murs  »

Une histoire des marches homosexuelles dans la France des années 1970 et 1980.

Dykes and faggots. Stop keeping a low profile’. A history of pride marches in France in the 1970s and 1980s.

Abstracts

Le 1er mai 1971, les militant·es du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) déploient une banderole dans le cortège syndical parisien. C’est la première fois que l’homosexualité s’expose de façon visible et revendiquée dans la rue en France. Loin des imaginaires faisant de Stonewall le début de l’histoire des mobilisations LGBTI, l’un des actes fondateurs du mouvement homosexuel français se trouve dans les cortèges du jour de la fête du Travail. L’homosexualité qui y est célébrée est politique et ne se résume pas à une simple exposition de l’intimité. Au fil des années, les paradigmes qui régissent la présence des gais et des lesbiennes dans l’espace public, à partir du cadre de la manifestation, évoluent. Le mouvement homosexuel revendique progressivement son autonomie vis-à-vis de l’extrême gauche et organise ses propres cortèges. Au début des années 1980, le mouvement réoriente sa mobilisation vers des revendications antirépressives. Pour imposer un rapport de force, il convoque massivement les gais et les lesbiennes dans la rue et réclame l’abrogation de la législation homophobe. Progressivement, la célébration de la fierté homosexuelle transforme les cortèges qui deviennent de plus en plus festifs et sont investis par un secteur commercial gai en plein expansion. Cet article se propose ainsi de retracer et d’analyser l’histoire des premières marches homosexuelles comme forme d’exposition de l’intimité et de la sexualité dans l’espace public ; retracer l’histoire de la mobilisation de celles et ceux qui se promirent de ne plus jamais raser les murs.

On 1 May 1971, activists from the Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) unfurled a banner in the Parisian trade union procession. It was the first time that homosexuality was visibly and publicly exposed in the streets of France. Far from imagining Stonewall as the beginning of the history of LGBTI mobilizations, one of the founding moments of the French homosexual movement was found in the Labour Day processions. The homosexuality celebrated there was political and not simply an exhibition of intimacy. Over the years, the paradigms governing the presence of gays and lesbians in the public space, based on the framework of the demonstration, have evolved. The homosexual movement progressively claimed its autonomy from the extreme left and organized its own processions. In the early 1980s, the movement reoriented its mobilization towards anti-repressive demands. In order to impose a balance of power, it massively mobilized gays and lesbians to the streets and demanded the repeal of homophobic legislation. Gradually, the celebration of gay and lesbian pride transformed the processions, which became more and more celebratory and were taken over by the growing commercial sector. This article aims to trace and analyze the history of the first gay marches as a form of exhibition of intimacy and sexuality in the public space; to shed light on the history of the mobilization of those who promised themselves to stop keeping a low profile.

Index

Mots-clés

Mouvement homosexuel, Marches homosexuelles, Affirmation gay et lesbienne, Années 1970 et 1980, Militantisme

Keywords

Homosexual movement, Gay and Lesbian Prides, gay and lesbian affirmation, 1970s and 1980s, Activism

Outline

Text

L’affirmation de l’identité homosexuelle et ses manifestations dans l’espace public en France sont redéfinies au début des années 1970 avec l’émergence d’un mouvement homosexuel hexagonal1. Jusqu’alors, l’expression de l’homosexualité dans l’espace public est conditionnée par le statut social dégradé et l’opprobre que vivent les homosexuel·le·s, qualifié·e·s de « fléau social » depuis 1960 et l’adoption d’un amendement proposé par le député de droite, Paul Mirguet. Si l’homosexualité n’est plus pénalisée en France depuis 1791, de nombreuses manifestations de cette sexualité sont toujours réprimées au début des années 1980, principalement par les articles 330 et 331 du Code pénal, qui condamnent respectivement les « outrages publics à la pudeur » et les « attentats à la pudeur  » visant « quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu mineur de même sexe2  ». Dans une étude récente, les sociologues Jérémie Gauthier et Régis Schlagdenhauffen ont mis au jour qu’entre 1945 et 1982, près de 10.000 homosexuel·le·s ont été condamné·e·s en France pour des actes homosexuels3. Cette répression de l’homosexualité, telle qu’elle est qualifiée par les militant·e·s dans les années 1970, favorise un double mouvement. D’un côté, les rencontres dans l’espace public sont particulièrement investies, car elles permettent de conserver un relatif anonymat, mais dans le même temps, on cherche à dissimuler le spectacle de ces rencontres fortuites. On drague dans les pissotières, le long des quais embrumés d’un fleuve ou d’un port, ou encore dans les bosquets d’un parc déserté la nuit par ses promeneurs et promeneuses diurnes. Cette dissimulation entraîne un détournement de l’espace public où l’homosexualité imprime sa marque en creux, sexualisant des espaces qui en deviennent peu fréquentables (à certaines heures, du moins) pour la bonne société. Finalement, on pourrait même soutenir que jusque dans les années 1970, la sexualité homosexuelle est disproportionnément tournée vers l’espace public par rapport à la sexualité hétérosexuelle, conséquence paradoxale du rejet social qui pèse sur elle4.

Par cet usage de l’espace public, les militant·e·s des années 1970 qualifient les lieux de rencontre en plein air comme un « ghetto sauvage  », car il « dénature totalement les rapports sociaux, [et] les réduit la plupart du temps à des rapports de drague, d’où est exclue toute autre forme de communication5  ». C’est donc à rebours de cette réalité que, dès le début des années 1970, les militant·e·s décident de descendre dans la rue et d’exposer leur sexualité au grand jour, dans le but explicite de contester l’opprobre et le sentiment de honte associés à cette sexualité. L’exposition de la sexualité est entendue ici comme la revendication de pouvoir se dire homosexuel·le en public, bien résumé par le slogan du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) en 1971 : « Lesbiennes, pédés, ne rasons plus les murs6  ». L’intimité qui y associée peut s’entendre dans cet article comme la simple volonté d’exister et de se montrer au grand jour, là où certain·e·s auraient voulu circonscrire l’homosexualité dans la pénombre de la chambre à coucher. Inscrit dans ce que les historien·ne·s Michèle Zancarini-Fournel et Philippe Artières ont désigné comme les « années 19687  », le mouvement homosexuel et lesbien a fait de son identité un combat politique et de son exposition dans l’espace public, par l’organisation de marches homosexuelles autonomes, un levier d’action important au début des années 1980.

Cet article se propose donc de retracer l’histoire des marches homosexuelles de 1971 à 1986, en se focalisant sur trois d’entre elles, en 1981, 1982 et 1983. Les bornes chronologiques de cette recherche sont articulées entre la naissance du FHAR au printemps 1971 et sa participation à la manifestation du 1er mai de la même année, et 1986, année de la disparition du Comité d’urgence anti-répression homosexuelle (CUARH) qui incarne alors le pôle politique de ce qui est devenu l’espace de la cause des gais et des lesbiennes8. Ces marches ne constituent pas un bloc homogène, leur format et leurs mots d’ordre évoluant au cours de ces quinze années. Entre les marches des années 1970 et celles des années 1980, il n’existe alors pas de continuité stricte, leurs formes et les revendications qui les accompagnent se transformant en même temps que les paradigmes qui composent le mouvement homosexuel français. Après un paradigme existentiel9 qui a marqué le mouvement homosexuel dans les années 1970, le début des années 1980 s’apparente davantage à un militantisme revendicatif qui s’approprie les attributs du répertoire de l’action syndicale dont la manifestation est l’une des formes les plus emblématiques10. En parallèle, on assiste à une autonomisation progressive des cortèges gais et lesbiens qui prennent successivement leur indépendance de l’extrême gauche et du mouvement syndical, puis du mouvement féministe. L’évolution des mots d’ordre au fil des marches interdit par ailleurs d’analyser ces cortèges de façon linéaire. La fierté homosexuelle dans une perspective révolutionnaire défendue par le FHAR, puis par les Groupes de libération homosexuels (GLH) dans les années 1970 laisse place à des revendications légales portées par le CUARH entre 1979 et 1981, ainsi qu’à la dénonciation des différentes discriminations vécues par les gais et les lesbiennes. À partir de 1982 et jusqu’en 1986, les marches homosexuelles se placent à nouveau dans un registre existentiel. Il s’agit désormais de célébrer l’identité homosexuelle, et la fête devient progressivement le paradigme central des défilés, investis à leur tour par le secteur commercial gai naissant. Si depuis la seconde moitié des années 1970 des marches homosexuelles se déroulent dans plusieurs grandes villes françaises, cette étude se focalise sur les cortèges parisiens, afin d’analyser les changements à l’œuvre dans cette séquence temporelle donnée. Les archives mobilisées pour cette recherche sont diverses. D’un côté, les publications, comptes-rendus, bulletins, tracts et journaux du mouvement qui éclairent cette histoire depuis les réalités militantes ; de l’autre, pour contrecarrer un potentiel discours propagandiste, des sources extérieures à la mobilisation qui lui donnent un autre relief. Et ce, malgré un intérêt tardif des principaux journaux pour la cause homosexuelle. Des entretiens viennent compléter ce dispositif dans la perspective de proposer un recul analytique sur cette histoire.

Plusieurs réflexions et questionnements guident alors la construction de cet article. Dans quelle mesure et de quelle manière la participation et l’organisation de ces marches comme mode d’action réapproprié par le mouvement homosexuel et lesbien constituent-elles une rupture dans l’histoire de la présence de l’homosexualité dans l’espace public  ? Par ailleurs, contrairement à ce que pourraient nous laisser croire nos imaginaires globalisés, les premières marches homosexuelles en France ne trouvent pas leur origine dans la célébration du mythe de Stonewall, mais bien davantage dans le paradigme révolutionnaire du 1er mai11. Quelle généalogie alors pour les répertoires d’actions du mouvement homosexuel et quelles conséquences dans l’appréhension et l’organisation de ces défilés  ? L’espace public étant alors matérialisé d’un côté par le « ghetto sauvage » et de l’autre par la puissance de l’ordre hétéronormatif, comment ces marches participent-elles à remodeler le rapport des gais et des lesbiennes à l’espace public  ? Il est aussi particulièrement intéressant de remarquer que la forme, l’organisation et les objectifs de ces marches évoluent en même temps que le mouvement. Devenues annuelles à partir de 1982, elles donnent chaque mois de juin un instantané de la mobilisation et mettent en lumière les débats, conflits et revendications qui la traversent. On peut alors faire l’hypothèse que ces marches permettent aux militant·e·s de faire le point sur l’état du mouvement et participent à repenser son orientation en fonction des objectifs qu’ils lui ont fixés. L’abrogation des principales mesures discriminatoires à l’encontre des gais et des lesbiennes entre 1981 et 1982 pousse le mouvement à réorienter sa mobilisation dans une lutte pour l’évolution des mentalités12. L’étude de la réception de ces marches par les badauds qui assistent aux défilés, mais aussi par les récits qui en sont faits dans les médias qui couvrent l’événement permet d’observer entre les lignes l’évolution de l’état d’esprit de la société vis-à-vis de l’homosexualité13.

L’article présente d’abord succinctement le caractère existentiel et l’autonomisation progressive des marches homosexuelles dans les années 1970. Il s’intéresse ensuite aux évolutions paradigmatiques de la mobilisation et leurs conséquences sur ses formes d’organisation. Il retrace et analyse enfin trois marches, celles de 1981, 1982 et 1983 qui font basculer le mouvement gai et lesbien d’une époque à une autre.

I. Retour sur les années 1970 : l’émergence d’un nouveau répertoire d’action

Dans la chronologie des groupes et des organisations homosexuels, la première d’entre elles, Arcadie, fondée par André Baudry en 1954, décourage ses membres de toute expression de la sexualité dans l’espace public. Baudry voulait « intégrer l’homosexualité dans la société à travers la démonstration de sa normalité et de sa respectabilité. Les mots clefs étaient la dignité et la prudence14  ». Il récuse d’ailleurs le terme d’homosexualité pour lui préférer celui d’homophilie, dont la charge sexuelle a été neutralisée15. L’ancien séminariste dénonce certaines formes d’expression de la sexualité qu’il considère comme déviantes, particulièrement celles qui s’exposent en public. Il écrit ainsi : « Pourquoi ne connaît-on de vous que vos excès, vos délires, vos tapages, vos excentricités, votre obsession du sexe et rien que le sexe16  ? Puisque vous désirez — exigez — être admis par la société, […] pourquoi alors donnez-vous de votre personnalité cette image misérable, triste, nauséabonde parfois, peu ragoutante souvent, pourquoi faites-vous peur ? […] Pourquoi depuis des siècles avons-nous toujours donné une si piètre image de ce que nous sommes ?17  ». Ces déclarations formulées à l’automne 1976 résonnent comme une mise en garde destinée au mouvement homosexuel alors en pleine expansion, lequel s’est affranchi des carcans de la respectabilité homophile.

Au début des années 1970 surgit le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) qui, à l’opposé d’Arcadie, revendique d’exposer publiquement l’homosexualité. Fait intéressant, une partie de ses membres fondateurs est issue de l’organisation arcadienne, ce qui sous-tend une filiation entre les deux mouvements, là où le second, dès sa naissance, a marqué une rupture politique forte avec le mouvement d’André Baudry18. L’un des actes fondateurs du FHAR est sa participation à la manifestation du 1er mai 1971, arrachée de haute lutte après une altercation avec le service d’ordre de la CGT, au côté des féministes du Mouvement de libération des femmes (MLF). Le cortège d’une cinquantaine de personnes fait sensation et choque par sa simple présence tout ce que la gauche compte de traditionnel19. Cette manifestation est fondamentale dans l’histoire du mouvement homosexuel français parce qu’elle incarne la première apparition publique de l’homosexualité militante dans les rues de la capitale. Après cette première manifestation en 1971, l’opération est reconduite l’année suivante. Les Groupes de libération homosexuels, une constellation de groupes autonomes qui succèdent au FHAR au printemps 1974 et que l’on trouve dans une trentaine de villes en 1977, vont à leur tour, chaque année à partir de 1975, défiler le jour de la fête des travailleuses et des travailleurs20. La participation à ces marches n’est pas sans poser question. La première est toute simple et interroge la participation même du GLH à cette journée. Certains au sein du premier GLH parisien ne souhaitent pas y participer, la marche n’ayant a priori aucun lien direct avec l’homosexualité, ce qui aurait pour conséquence d’inscrire le GLH sur l’échiquier politique21. D’autres, incarnant davantage des positions révolutionnaires, estiment quant à eux, que le groupe se doit d’être présent au côté de toutes les forces révolutionnaires et progressistes et, dans la lignée du FHAR, de porter haut et fort la visibilité homosexuelle. La seconde question porte sur la manifestation qu’il faut rejoindre : le cortège des organisations et groupes d’extrême gauche qui défilent dans la matinée, ou au contraire l’après-midi aux côtés des organisations syndicales et politiques. La décision est finalement prise de participer aux deux cortèges22. Comme en 1971, la rencontre avec la CGT se passe mal et le cortège du GLH se fait violemment agresser par le service d’ordre de l’organisation syndicale. L’opération est malgré tout répétée année après année jusqu’au début des années 198023. Une autre raison qui explique la participation des militant·e·s homosexuel·le·s aux cortèges du 1er mai se trouve dans leurs trajectoires politiques individuelles : nombre d’entre elles et eux sont issu·e·s d’organisations d’extrême gauche et la participation à la fête des travailleurs et des travailleuses est pour ainsi dire une évidence.

La Coordination nationale des GLH avait à nouveau appelé à défiler le 1er mai 1977. D’après Libération, ce sont près de 1000 « pédés  » et lesbiennes qui ont défilé derrière le cortège féministe au cri de « le ghetto, c’est foutu  ; les homos sont dans la rue24  ». Le journal mentionne un « moment historique pour la lutte des homosexuels en France25  ». Mais c’est une autre marche qui un mois et demi plus tard marque la mobilisation gaie et lesbienne d’une pierre blanche. La première marche homosexuelle autonome des forces syndicales et de l’extrême gauche se déroule le 25 juin 1977. Cinq cents personnes défilent dans les rues de Paris entre la place de la République et la place des Fêtes en soutien aux gais et lesbiennes étasunien·ne·s’affrontant la croisade réactionnaire d’Anita Bryan26. Comment expliquer cette autonomisation ? Après six ans d’existence, le mouvement est davantage structuré et suffisamment organisé pour mobiliser par lui-même. Il est donc en mesure d’appeler à une manifestation en étant assuré de la participation de plusieurs centaines de personnes. De plus l’orientation de la mobilisation délaisse progressivement la seule rhétorique révolutionnaire pour s’attacher à des revendications plus pragmatiques, au plus près de la réalité quotidienne des homosexuel·le·s. La répression étant le socle commun entre tou·te·s, lutter contre cette dernière permet le rassemblement le plus large. Ses revendications lui étant spécifiques, il s’agit alors de les mettre en scène, de façon autonome, et non pas les laisser se perdre dans les multiples revendications du 1er mai. Cette autonomie n’est cependant pas encore totale : des groupes féministes participent à l’organisation de la marche27. Il faut attendre novembre 1980 pour voir le mouvement homosexuel appeler de façon autonome à prendre la rue. Ce 25 juin, les lesbiennes défilent en début de cortège, bardées de pancartes indiquant : «  Les homosexuelles se reproduisent de bouche à oreille  », ou encore «  Une femme sur deux est homosexuelle, l’autre est lesbienne28  ». Derrière, les garçons, dont les slogans affirment la dimension internationale de la marche : «  Moscou, New York, Pékin, Cuba et Santiago, à bas la répression des homos29  ».

Photographie n° 1 : Les lesbiennes en tête de cortège le 25 juin 1977

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Fonds privé Anne-Marie Faure-Fraisse

Cette exposition de l’homosexualité dans l’espace public ne se limite pas seulement aux rues de la capitale. Dans plusieurs grandes villes, des cortèges gais et lesbiens battent le pavé et cherchent à trouver une place dans l’arène politique et militante locale. Alors que, dans la capitale, les homosexuels et les lesbiennes s’apprêtent à vivre leur première marche autonome, à Marseille, le GLH décide de se joindre au cortège du 1er mai 1977 sur la Canebière. Pour ce premier défilé, beaucoup, parmi les cinquante à soixante personnes qui préparent le cortège, expriment la crainte d’être reconnu·e·s s’ils ou elles défilent sous la banderole du GLH, et par ricochet celle de perdre leur emploi30. Pour se protéger, la décision est prise de porter un masque blanc durant la manifestation. L’image est marquante. Comme partout ailleurs, les organisations politiques et syndicales sont réticentes, voire hostiles à l’idée d’accueillir un groupe homosexuel dans leur défilé, et les militant·e·s homosexuel·le·s sont alors protégé·e·s dans la manifestation par des groupes féministes31. Participer à des cortèges aux côtés des féministes, alors considérées comme des «  alliées objectives32  », semble un gage de sécurité face à l’hostilité prégnante d’une partie de l’extrême gauche. Cette recherche de visibilité a aussi lieu à Lyon où, à la suite de la manifestation du 1er mai 1979 à laquelle participe le GLH local, Libération fait le commentaire suivant : « Un froid parcourt l’assistance au moment du déploiement de cette bannière33 qui n’est pas normalisée “lutte des classes”34  ». Quant au quotidien Le Progrès, il s’insurge contre des démarches qualifiées d’infantilisantes :

«  Une bande dorée attirait particulièrement l’attention. Le Groupe de libération des homosexuels n’avait pas choisi la sobriété. Sautillant et lançant des petits “hou hou”, ils souhaitaient visiblement perturber la majorité silencieuse. C’est un moyen assez efficace, il est vrai, de déclencher la remise en cause de certains tabous. Est-ce le meilleur pour obtenir le droit d’assumer librement sa sexualité ? Le problème est suffisamment grave pour qu’on dépasse vite certaines démarches infantilisantes35  ».

Avec les années 1980, les cortèges qui jusqu’alors ne comptaient — au mieux — que quelques centaines de personnes vont se « massifier » et faire entrer l’affirmation homosexuelle dans l’espace public dans une nouvelle séquence politique.

II. Reconfigurer le militantisme homosexuel et occuper massivement la rue

Durant l’essentiel des années 1970, les militant·e·s ont repoussé l’idée d’un militantisme revendicatif, lui préférant l’expérimentation identitaire. Il faut aussi prendre en compte le fait que l’horizon révolutionnaire dans lequel était inscrit le mouvement homosexuel français depuis la naissance du FHAR a développé une position de rejet quant à un potentiel mouvement revendicatif. Il s’agissait bien davantage de balayer la société existante plutôt que de la réparer. Des revendications précises n’ont alors jamais été véritablement à l’ordre du jour des GLH. À l’aube des années 1980, le constat chez nombre de militant·e·s est cependant sévère : le mouvement, par sa radicalité, s’est coupé des « masses homosexuelles36 ». De plus, la répression, malgré près de dix ans d’existence de groupes homosexuels et lesbiens, est toujours une réalité, renforcée par le virage conservateur de Valéry Giscard d’Estaing en 1978. Concurrencé sur sa droite par le jeune maire de Paris, Jacques Chirac, et dans la perspective des élections présidentielles de 1981, celui-ci réinstaure une censure pour la presse homosexuelle paraissant en kiosque37. Il devient alors nécessaire pour les militant·e·s de véritablement s’inscrire dans la lutte contre la répression. Dans cette perspective, lors de la première Université d’été homosexuelle (UEH) en juillet 1979, est fondé le Comité d’urgence anti-répression homosexuelle (CUARH), coordination des groupes homosexuels existants, dont la dimension revendicative se développe rapidement. Après une première campagne contre ce que les militant·e·s qualifient « d’interdiction professionnelle38  », ceux-ci et celles-ci vont se mobiliser dans le cadre de la campagne présidentielle de 1981. En plus de pétitions, de lettres ouvertes aux candidat·es se présentant à l’élection ou de distributions de tracts, les militant·e·s décident d’orienter leur mobilisation vers l’une des formes d’intervention les plus classiques du mouvement social, la manifestation. De son côté, l’historien Julian Jackson analyse cette reconfiguration militante d’après « l’infléchissement giscardien [qui] pousse les militants du GLH et d’autres à changer de tactique, au moment précis où ces militants reconnaissent que leur alignement avec l’extrême gauche ne les a conduits nulle part39  ». Influencé·e·s par les grandes manifestations homosexuelles outre-Atlantique (le 14 octobre 1979, 200.000 gais et lesbiennes défilent à Washington40) et fort·e·s d’un mouvement en rapide expansion, les militant·e·s sont désormais persuadé·e·s que le rapport de force se construit dans la rue.

À l’automne 1980, rattrapé par l’agenda législatif, le CUARH appelle les gais et les lesbiennes à fouler les pavés parisiens pour contester l’adoption de « l’amendement Foyer  ». Alors que l’Assemblée nationale débat d’une loi sur le viol, le député Jean Foyer fait en effet voter un texte qui rétablit l’article 331 alinéa 3 du Code pénal interdisant toute relation homosexuelle avec un·e mineur·e de dix-huit ans41 dont le sénateur Caillavet avait réussi à obtenir l’abrogation par deux fois grâce aux votes du Sénat42. Le CUARH appelle donc à une manifestation le 23 octobre 1980 à Paris pour tou·te·s celles et ceux « qui refusent la répression et le racisme anti-homosexuel43  ». Les manifestant·es se retrouvent place Saint-Sulpice, au cœur de la capitale. Le CUARH revendique 3.000 personnes44 et « la plus grande manifestation contre les discriminations anti-homosexuelle jamais vue en France45  ». D’après Libération, ils et elles sont un millier46 tandis que la Préfecture de police comptabilise 1.500 personnes. Homophonies, le tout nouveau journal du CUARH, se félicite que la majorité des groupes homosexuels parisiens aient été représentés dans la manifestation, signe de l’unité du mouvement. Il souligne aussi, en plus du soutien de nombreuses personnalités, celui de nombreuses organisations syndicales et partisanes dont « les réactions n’ont jamais eu une telle ampleur47  ». Parmi elles, on trouve la LDH, la CGT, le SGEN-CFDT, la JCR et la LCR, le MRG, l’OCT, le PS et le PSU48. Ce défilé est intéressant à plusieurs égards. Le nombre de participant·e·s, tout d’abord. Le CUARH réussit à mobiliser de façon large, là où les seuls GLH ne parvenaient pas à rassembler plus de quelques centaines de personnes. L’orientation revendicative, symbolisée par des demandes précises, tout comme la désignation d’un adversaire — ici symbolisé par le député Jean Foyer auquel les militant·e·s ont d’ailleurs remis le prix de l’homophobie au printemps 1980 lors d’un rassemblement à la Mutualité à Paris — sont aussi des éléments qui agrègent les forces contestataires. Il y a aussi un renversement du paradigme. Là où les cortèges homosexuels, principalement lors des défilés du 1er mai, s’évertuaient à célébrer l’homosexualité, c’est-à-dire un rapport à la différence, cette marche d’octobre 1980 entend protester contre un régime de répression différencié de l’hétérosexualité, et par conséquent défend cette fois davantage un droit à l’indifférence.

Si les mobilisations contre les « interdictions professionnelles » et contre l’amendement Foyer n’atteignent pas leur but, il serait erroné de vouloir considérer l’échec du CUARH comme une défaite du mouvement. Ces deux mobilisations ont permis à la jeune organisation homosexuelle de se structurer, d’élaborer de nouvelles stratégies politiques et d’expérimenter des formes d’interventions militantes renouvelées, qui vont se révéler particulièrement précieuses au printemps 1981. Le succès de la marche du 23 octobre se mesure à plusieurs niveaux et appuie l’idée d’une présence dans la rue pour faire avancer la cause. L’organisation d’une marche permet à des personnes dont l’engagement est limité de rejoindre la mobilisation. Il ne s’agit pas d’assister à une réunion, un débat ou de distribuer un tract. L’engagement pour la cause s’en trouve ainsi facilité. Une enquête réalisée en 1983 auprès de 1600 gais et lesbiennes montre ainsi que parmi les adhérent·e·s du CUARH, 45 % d’entre elles et eux ont déjà participé à une marche homosexuelle, alors qu’ils et elles ne sont que 26 % à avoir participé à un débat organisé par le Comité d’urgence49. La présence des gais et des lesbiennes dans l’espace public avec une revendication claire permet aussi aux différentes organisations du mouvement social d’appuyer et de soutenir la mobilisation en cours, par la publication d’un communiqué de soutien ou l’appel à rejoindre le cortège.

III. Défiler et s’exposer pour exister : la marche du 4 avril 1981

Après sept ans de giscardisme et vingt-trois ans d’attente, la perspective de voir la gauche accéder au pouvoir devient l’un des principaux espoirs des mouvements sociaux apparus dans le sillage des années 1968. Lors de la 6e Coordination nationale du CUARH à Angers, les 27 et 28 septembre 1980, le mouvement décide de se lancer dans la campagne présidentielle, « afin que les homosexuels et les lesbiennes commencent enfin à devenir une force politique avec laquelle il faudra compter dans ce pays50  ». L’organisation d’une marche dans les rues de la capitale, prévue le 4 avril 1981, est l’un des éléments centraux de cette campagne, car « se contenter d’interroger les postulant(e)s à l’Élysée ne saurait suffire si parallèlement nous ne sommes pas des milliers dans la rue avec tous les défenseurs des libertés pour exiger la fin des discriminations. Notre libération dépend avant tout de nous-mêmes […]51  ». Il s’agit donc d’organiser une démonstration de force pour peser dans le débat et obliger les forces politiques partisanes à se positionner quant à l’avenir de la législation homophobe, et d’occuper la rue pour visibiliser de façon massive l’existence et les revendications des gais et des lesbiennes. L’organisation de la marche qui est appelée à marquer les esprits est conséquente : des dizaines de milliers de tracts sont distribués, des centaines d’affiches collées sur les murs de nombreuses villes et des bus affrétés de tout l’hexagone. L’attente est grande pour cette journée que les militant·e·s espèrent historique.

Lorsque Homophonies retrace le déroulement de la journée dans son édition du mois de mai, le ton est jubilatoire. «  Personne même [parmi] les plus optimistes d’entre nous, n’avaient osé l’espérer  ! Nous étions 12 00052, peut-être 15 000 femmes et hommes, venus de toute la France et de l’étranger pour manifester, en cette période pré-électorale notre volonté de lutter pour nos droits et libertés53  ». Jamais une manifestation en Europe n’avait rassemblé autant d’homosexuels, de lesbiennes et leurs soutiens, venu·e·s des quatre coins de l’hexagone54. La quasi-totalité des organisations homosexuelles avait appelé à la marche. Seule Arcadie était absente, malgré des invitations répétées pour que l’organisation homophile participe à l’événement55. De nombreux partis et organisations du mouvement social ont appelé à soutenir la marche et à s’y rendre, même si une manifestation de soutien aux personnes migrantes défile le même jour quelques arrondissements plus loin, et participe à « diviser  » les troupes militantes entre les deux événements56.

Pour la grande majorité des personnes présentes, il s’agit de leur première manifestation homosexuelle. Nombre d’entre elles, curieuses et hésitantes, s’étaient d’abord amassées sur les trottoirs pour observer le passage du cortège. Puis, comme le rapporte le journal du CUARH, « convaincus par le nombre et la chaleur de la Marche, l’intégraient en cours de route57  ». Catherine Gonnard, militante du CUARH et rédactrice du journal Homophonies, se souvient de ce moment que beaucoup considèrent comme historique :

«  En arrivant, on se dit un peu qu’on va peut-être rester sur le trottoir. Et là tout le monde pense la même chose et le trottoir n’est pas assez large et donc on est tous dans la rue. Je pense que c’est un des moments les plus beaux de ma vie. D’un coup on est 10 000. […] C’est incroyable, on est aussi nombreux. Il y a des filles, et on est là, et les slogans sont quand même assez délirants : “Nationalisez les usines à paillettes”. Les garçons qui criaient “Giscard, des diamants pour nos amants” parce qu’on était juste après l’affaire de Bokassa. […] Je suis bien d’être là, contente et heureuse !58  ».

La fin s’achevant à Beaubourg, les manifestant·e·s envahissent le parvis du centre Georges Pompidou et décorent l’édifice de leurs banderoles. Plusieurs prises de paroles sont organisées. Le caractère exceptionnel de la journée est souligné par Jean Cavailhes du GLH de Dijon qui prend la parole au nom du CUARH :

«  Nous vivons une journée historique. Quand vous en reparlerez plus tard, vous pourrez dire : “J’y étais”. Nous sommes dans la rue, réunis pour exiger que les lesbiennes et les homosexuels puissent vivre et aimer au grand jour. C’est la première fois qu’une manifestation aussi importante a lieu en France depuis la préhistoire : les historiens ont vérifié dans leurs grimoires, et ils sont unanimes : ni la Lutèce de Vercingétorix, ni le Paname de 1979, ni Paris de 1848 ou de la Commune n’ont connu pareille manifestation59  ».

Le gala organisé le soir même à la Mutualité pour clore cette journée en apothéose est un succès. Après la remise du prix de l’homophobie « 1981 » au Groupe de contrôle des homosexuels de la Préfecture de police de Paris, Juliette Greco triomphe devant un public conquis. S’en suit un bal qui fait danser 5 000 personnes jusqu’à l’aube60.

La presse atteste le succès de la marche, au-delà des discours triomphants du CUARH. Au sein du « monde homosexuel  », le journal Gai Pied qui n’a jamais ménagé le CUARH et ses initiatives titre en Une de son édition du mois de mai «  La Marche triomphale  », accompagné d’un court encart stipulant que «  l’objectif du CUARH a été atteint : 10 000 homosexuel(le)s ont défilé dans les rues de Paris. Le plus grand rassemblement gai en France61  ». Audrey Coze, rédacteur du journal, considère cependant que la marche ne respirait « ni la fête, ni la gaieté, ni l’outrance  ». Et d’ajouter qu’il ne faut pas « perdre de vue que l’aliénation et la misère dans lesquelles vivent de très nombreux pédés ne proviennent pas tant du fameux “alinéa” que de leur propre auto-répression, de leur incapacité à vivre sans se référer en permanence à “l’hétérosexualité culturelle” qui les entoure62  ». La presse généraliste a aussi largement rendu compte de la manifestation. Le Matin, Quotidien de Paris, Minute, La Croix, Le Monde, L’Humanité, Le Figaro, L’Aurore, Le Provençal, Combat socialiste relatent le déroulement de cette journée en fonction de leurs propres considérations sur la question homosexuelle. Pour une partie des médias, la classification de l’homosexualité dans les maladies mentales est le thème principal évoqué63. Christian Colombani, du journal Le Monde, remarque que les badauds rencontrés tout au long du parcours ne paraissaient pas choqués outre mesure par ceux et celles qui défilaient devant leurs yeux. Les homosexuel·le·s ont l’air à priori plus convenables, « apparemment moins provocateurs… à moins que le public s’habitue64  ». De son côté Le Figaro s’adonne à une véritable sociologie du monde gai et lesbien :

«  On pouvait reconnaître toute la diversité de l’homosexualité : jeunes gens bon chic bon genre se tenant par la main, loubards vêtus de cuir avec un petit anneau passé dans l’oreille, travestis, femmes se prenant par le cou, vieux homosexuels élégants, folles grimées, punks, jeunes gens aux cheveux ras et blouson d’aviateurs65  ».

Du côté de la presse de gauche, malgré un soutien appuyé à l’initiative du CUARH, la condescendance et le paternalisme sont parfois de mise. Ainsi Combat socialiste s’autorise à donner des conseils au gais et aux lesbiennes sur ce qu’ils et elles devraient faire ou ne pas faire :

«  Avec leurs crécelles, leurs ballons colorés et leurs slogans, les manifestants faisaient sourire. Les mentalités finiront-elles par évoluer ? Il faudrait pour cela peut-être que les homosexuels évitent de tomber dans un certain terrorisme : “hétéro c’est rétro, homo c’est nouveau”, a-t-on pu entendre, et qu’ils laissent à chacun la responsabilité de ses goûts66  ».

Même si les militant·e·s savent « qu’il faut relativiser les promesses électorales, en cette période où toutes les voix sont bonnes à prendre67  », certain·e·s se prennent à rêver que la fin des discriminations soit sur le point d’advenir. Pour autant, les questions restent nombreuses quant à la suite à donner au mouvement. Homophonies résume : « Le 4 avril nous a donné conscience de notre force et de notre nombre  ; un rapport de force existe maintenant. Comment l’exploiter ?68  ». La rue est devenue une formidable caisse de résonance pour le mouvement gai et lesbien. S’il est difficile de mesurer l’impact de cette marche auprès des candidat·e·s à l’élection présidentielle, on peut tout de même souligner que lors d’un meeting de l’association « Choisir », le candidat socialiste François Mitterrand promet sans détour l’abrogation de la législation homophobe. Le 10 mai, le candidat socialiste remporte l’élection avec 51.76 % des voix. Le même soir place de la Bastille, où le peuple de gauche est venu fêter sa victoire, le CUARH déploie une banderole flanquée du slogan : « Les homos ont choisi la liberté69  ». L’espoir de voir une prise en compte de leurs revendications est sur toutes les lèvres et dans toutes les têtes. Le mensuel Gai Pied titre en première page de son numéro de juin : « Sept ans de bonheur ?  ». La question que l’on peut alors se poser est l’impact de la marche du 4 avril sur le vote des gais et des lesbiennes lors de l’élection. A-t-elle contribué à faire émerger un vote homosexuel et la conscience d’appartenir à une seule et même communauté ? Si le journaliste du Monde, Frédéric Edelmann, considère que « le vote homosexuel avait contribué à la victoire du nouveau président, soit directement, soit par abstention70  », le politiste Hugo Bouvard déconstruit cette idée71. À défaut de représenter une force électorale, le mouvement homosexuel français est désormais conscient de sa force et de ses nombreux soutiens. C’est donc légitimé par la rue que le Comité d’urgence s’invite dès le mois de juin dans différents ministères pour faire avancer sa cause72.

Photographie n° 2 : La tête de cortège lors de la marche du 4 avril 1981 devant l’Hôtel de ville

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Photographie n° 3 : Cortège du 4 avril dans les rues parisiennes.

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Fonds privé Jean-Claude Aubry

IV. Une marche pour se célébrer : la marche de juin 1982

Au-delà de l’élection de François Mitterrand et sa promesse d’abroger les différents cadres judiciaires réprimant l’homosexualité, les revendications du mouvement sont encore nombreuses. C’est pourquoi, pour la seconde année consécutive, le CUARH décide d’organiser une marche nationale. Plusieurs éléments dans son organisation et les discours qui l’accompagnent annoncent cependant une transformation progressive des formes propres à la mobilisation homosexuelle. Le premier appel pour la marche prend ses distances avec le gouvernement socialiste et fustige celles et ceux qui considèrent qu’avec l’élection de François Mitterrand, « une fée, munie de sa baguette magique, tout à coup avait résolu tous nos problèmes et qu’en l’espace de quelques mois, la majorité des Français et Françaises hétérosexuels avaient rattrapé deux mille ans de civilisation… La réalité des choses, est, hélas, bien plus compliquée que cela73  ». La confiance dans la nouvelle majorité présidentielle est déjà écornée. Le CUARH reproche au nouveau gouvernement de ne pas prioriser la question homosexuelle comme les militant·e·s l’avaient espéré. À celles et ceux qui ont remis leurs rêves d’émancipation dans les mains du PS, Homophonies rappelle que ce dernier ne s’est en réalité intéressé à la question homosexuelle qu’à partir de 1978 et que c’est bien par l’action des groupes homosexuels et lesbiens que leurs revendications commencent à être prises en compte. Il considère aussi que les quelques résultats déjà obtenus sont le fruit d’un acharnement du mouvement en général, et du CUARH en particulier, pour se faire entendre et obtenir des rendez-vous avec les ministères concernés. Pour le CUARH, au vu de ce qu’il reste à accomplir, le rapport de force est toujours nécessaire et l’organisation d’une marche, un instrument politique important.

L’appel à la marche souligne les changements en cours dans le mouvement et l’apparition d’un nouveau paradigme propre à la mobilisation. Au-delà de tout ce qu’il reste à faire en termes de mobilisation et malgré les attentes déçues, Homophonies reconnaît que la réalité de la mobilisation, un an après l’élection de François Mitterrand, n’est plus la même74. Les attentes des gais et des lesbiennes à son égard ont bien changé. Il est alors évident pour certain·e·s militant·e·s que les mots d’ordre ne peuvent plus être les mêmes et que la marche « se d[oit] de revêtir un caractère plus gai, plus “californien” : une grande fête sur fond de revendications précises75  ». La pratique de la manifestation est envisagée de manière nouvelle, comme s’il fallait se défaire de ses cadres normatifs, hérités des organisations politiques et syndicales. Il s’agit de prendre ses distances avec ces schémas traditionnels pour allier revendication et fête, car l’heure est à la célébration de l’identité homosexuelle. L’influence états-unienne, de plus en plus prégnante dans le mouvement français est notable dans les imaginaires, cherchant à faire de la manifestation une pride à l’anglo-saxonne. Une décennie plus tard, la filiation historique avec le 1er mai n’est plus qu’un lointain souvenir, désormais quelque peu encombrant pour une partie des militant·e·s. Le paradigme festif est tel que l’affiche réalisée pour l’occasion a effacé tout vocable rappelant une quelconque perspective militante et revendicative. Les mots « marche  » et « manifestation  » ont été remplacés par ceux de « Grande fête défilé76  ». Pour convaincre les « masses homosexuelles  » de se joindre au cortège et leur faire saisir l’importance de l’événement, le CUARH et ses militant·e·s placent définitivement cette manifestation sous les auspices de la fête où chacun·e doit pouvoir trouver sa place.

L’organisation concrète de la marche annonce elle aussi que le monde dans lequel évolue le mouvement homosexuel est en profonde mutation. S’il existe bien quelques continuités, avec par exemple l’annonce de l’impression de 100000 tracts, la propagande imaginée par le CUARH s’adapte aux nouvelles réalités des gais et des lesbiennes. Ainsi, la Commission nationale du Comité d’urgence prévoit l’impression de 20.000 serviettes en papier (10 000 pour Paris, 10 000 pour la « province  ») qui doivent être distribuées dans les différents restaurants gais. Une initiative qui nous renseigne en creux sur le développement des établissements commerciaux gais et lesbiens et sur un secteur commercial émergent. En ce qui concerne l’affiche appelant à la marche, celle-ci doit être réalisée dans deux formats différents. Le premier est adapté à un collage classique dans les rues ; le second doit être lui plus petit pour correspondre aux lieux commerciaux qui refusent d’afficher de grands posters. La dépendance du mouvement à ce qui était encore appelé le « ghetto commercial77 » quelques années auparavant est de plus en plus forte et confirme les transformations à l’œuvre dans les mondes gais et lesbiens. Enfin les militant·e·s veulent se procurer des badges à l’effigie du CUARH pour la seule raison que « c’est la mode78  ». Le design retenu est un triangle rose sur fond noir avec le sigle du Comité d’urgence au milieu. À l’image de la marche du 4 avril 1981, un gala est organisé à la Mutualité le même soir, où la chanteuse Marie-Paule Belle doit se produire. La place des lesbiennes est aussi au centre des préoccupations des militant·e·s, constatant que lors de la marche précédente, elles furent totalement passées sous silence. Il est alors décidé qu’après la première banderole unitaire suive une banderole tenue par ces dernières. Un espace non-mixte est aussi pensé pour la soirée à la Mutualité79.

La « Marche nationale des homosexuels et des lesbiennes  » est prévue pour le 19 juin 1982. Pour des raisons qui ne sont pas explicites, mais qui pourraient être liées au succès inattendu — du moins pour les autorités — de la marche du 4 avril 1981, les Renseignements Généraux (RG) portent une attention toute particulière à celle du 19 juin. Ils en font un récit heure par heure et donnent un descriptif précis des groupes en présence, des banderoles et des slogans. On y découvre ainsi le parcours de la marche : rassemblement place Raoul Dautry, puis défilé place du 18 juin 1940, rue de Rennes, rue Bonaparte, quai Malaquais, Pont du Carrousel, quai du Louvre, quai de la Mégisserie, place du Châtelet, boulevard de Sébastopol, puis rassemblement sur la Piazza Beaubourg (devant le centre Georges Pompidou) où se déroulent les prises de paroles80. Les RG détaillent aussi la composition de chaque cortège. Derrière la banderole du MIEL, le Mouvement pour l’information et l’expression des lesbiennes, sont réunies 500 personnes, tandis que 120 autres défilent avec le Gai Pied. C’est une démonstration de force pour les lesbiennes du mouvement mixte qui constituent le plus gros cortège de la marche. En comptabilisant les participant·e·s derrière chaque banderole, les RG font état d’une participation à hauteur de 2480 personnes81. Si quelques slogans sont strictement politiques, « Aliéna 2, abrogation  », « Le Sénat, répression, abrogation de la loi anti-homo  », «  Femmes, lesbiennes, homos, c’est toutes [sic] ensemble qu’il faut lutter  », d’autres sont joyeux ou moqueurs : «  Attention c’est dangereux  », «  Dalida avec nous  » ou encore «  Je suis pédé, voilà ma gloire, je suis lesbienne, c’est mon salut (sur un air de cantiques)82  ». L’ambiance est à la fête et à la célébration.

Le CUARH est particulièrement satisfait de la marche, et dans un élan poétique écrit : « Nous partîmes 5000, mais par un prompt renfort nous nous vîmes plus de 15 000 en arrivant à Beaubourg83  ». Le Gai Pied consacre une double page à l’événement et se fait l’écho de la réception de la marche par les médias. Là où lors de la marche du 4 avril 1982, la télévision n’avait abordé que très prudemment la manifestation, Antenne 2 et TF1 ont, pour cette seconde édition, été bien plus prolixes et y ont consacré plusieurs minutes de leurs journaux télévisés84. Du côté de la presse écrite, le journal Le Monde considère qu’«  on pouvait relever une certaine désillusion parmi les manifestants, car, selon une lesbienne interrogée, il y a moins de monde que le 4 avril 198185  ». Roselyne Bosch pour Le Point considère, elle, que les revendications homosexuelles sont dépassées et ajoute qu’il n’y a « rien d’étonnant si nombre d’homosexuels ont préféré se désolidariser d’une marche provocatrice dans Paris86  ». Ce qui fait dire à Franck Arnal que « la presse traditionnelle n’a pas tôt fait de découvrir la lutte homosexuelle (avec dix ans de retard) qu’elle l’estime caduque87  ».

On peut donc soumettre l’idée que le paradigme de la mobilisation homosexuelle se transforme avant même l’abrogation définitive de la législation répressive. Ceci alors même que la focalisation sur la lutte contre les discriminations légales dans le mouvement homosexuel n’a que deux ans. Cela signifie que les transformations paradigmatiques du mouvement vers un militantisme revendicatif sont en réalité davantage stratégiques qu’organiques. D’autant plus que la vie homosexuelle connaît à partir de 1982 des bouleversements profonds avec l’émergence d’un capitalisme gai. Dans la capitale, les bars homosexuels calfeutrés de la rue Sainte-Anne laissent place à une myriade de bars et clubs qui se développent au cœur du quartier du Marais. Ces établissements s’exposent dans l’espace public, et les judas et vigiles des établissements guindés de la rue Sainte-Anne, centre névralgique des lieux commerciaux homosexuels dans les années 1970, ont laissé place à des terrasses qui débordent sur les trottoirs. Les consommations sont peu chères afin d’attirer un public large, ce qui participe à démocratiser le « ghetto commercial  ». Comme le rapporte Frédéric Martel, c’est un tout nouveau modèle économique qui se développe alors, allant dans le sens d’un coming out généralisé88. Ce mouvement accompagne le désir formulé par de nombreux gais et lesbiennes de pouvoir vivre et s’aimer au grand jour. On assiste alors au retour d’un militantisme existentiel, mais qui, conséquence d’une époque en profonde mutation, est bien différent de celui des années 1970. Pour reprendre les termes du journaliste du Gai Pied, Claude Cocand, alors que celui-ci reposait dans les années 1970 sur un principe « d’adhésion  » – on adhérait à l’idéologie d’un groupe –, il est, au début des années 1980, construit sur un « principe d’accueil89  » – ce sont les groupes qui s’adaptent aux attentes de leurs membres. Le politiste Massimo Prearo parle lui du développement d’une « mouvance homosexuelle  », terme qui « insiste sur le caractère polymorphe du mouvement90  ». Pour autant, si certain·e·s considèrent déjà que tout a été gagné, d’autres mettent en garde contre un abandon précoce de la lutte anti-répression et militent pour de nouvelles campagnes revendicatives. C’est ainsi qu’à l’automne 1982, les militant·e·s du CUARH initient une campagne pour l’extension des lois antiracistes à l’homosexualité91.

Photographie n° 4 : Marche du 19 juin 1982Image 10000000000001C20000029C85E73060.png

Fonds privé Jean-Claude Aubry

V. À la croisée des chemins : la marche de juin 1983

La marche nationale du 4 avril 1981 avait, d’après le décompte du CUARH, réuni près de 10 000 personnes dans les rues de capitale. Il déclarait faire mieux en 1982, en revendiquant près de 12 000 participant·e·s. La marche de 1983 n’est cette fois-ci plus organisée par le CUARH, mais par le Comité homosexuel et lesbien d’organisation des états généraux des homosexualités (CHLOEG), une coordination des groupes lesbiens et homosexuels plus large encore que le CUARH, qui regroupe la grande majorité des groupes nationaux, des lieux associatifs gais et lesbiens et des médias gais, dans l’optique d’une reconfiguration du mouvement. Cette marche s’inscrit dans une séquence politique où la droite revient sur le devant de la scène après sa victoire aux élections municipales, où les militant·e·s dénoncent un retour de la répression92, tandis que l’extrême droite fait son apparition sur l’échiquier politique partisan. Elle cristallise aussi dans son organisation les tensions ayant cours dans le mouvement et préfigure le déclin progressif de la mobilisation homosexuelle à l’échelle nationale. Alors que près de 90 collectifs et associations avaient appelé à rejoindre la marche93, c’est-à-dire la grande majorité des groupes composant le spectre de la mobilisation, ce ne sont finalement que 10 000 personnes qui défilent le 18 juin 1983 entre Montparnasse et le Palais Royal. D’après le journal Homophonies, ce qui devait « être une grande fête, a [finalement] joué sur un mode mineur94  ».

Alors que les rares slogans politiques clamés par les militant·e·s ne sont que très peu repris par l’ensemble du cortège95, pour la première fois dans la courte histoire des marches homosexuelles, les établissements commerciaux gais ferment le défilé. Certain·e·s critiquent ce choix et considèrent que le CHLOEG, à l’initiative de la marche et responsable de son déroulé, leur offre ainsi « une belle occasion de se faire de la publicité gratuite96  ». Les débats sur le caractère politique et militant — ou non — du défilé, qui avaient marqué les discussions entre les militant·e·s après la marche du 19 juin 1982, reviennent sur le devant de la scène. L’organisation du cortège par le CUARH l’année précédente avait déjà été critiquée par certain·e·s. Ils et elles estimaient que le militantisme était devenu un frein à la mobilisation. Un rédacteur du journal gai Samouraï explique ainsi qu’«  il faut se souvenir que certains gays n’ont pas participé à la marche de l’année dernière, précisément parce qu’il s’agissait de la manifestation d’un groupe militant97  ». La position d’une partie des gais et des lesbiennes, surtout parmi les plus jeunes n’ayant peu ou pas connu la mobilisation des années 1970, est alors de dire que les revendications du mouvement ayant été satisfaites, les perspectives militantes sont devenues obsolètes, et que la fête et la célébration de leurs nouvelles libertés doivent désormais être le fil rouge de la communauté homosexuelle émergente. Les vétérans de la mobilisation formulent un concept pour désigner cette jeune population. Il s’agit de la « 3e génération  » qui préfère aller danser que militer98. Un témoignage paru dans le courrier des lecteurs du Gai Pied illustre crûment cette idée :

«  Le mouvement peut être un frein à [la libération sexuelle]. S’il a eu une certaine utilité dans la circonstance précise de la libération des mœurs dans les années 1970, nous sommes un grand nombre d’homosexuels à penser que […] pour que les homosexuels puissent vaincre les préjugés et les résistances morales de la société, il faut qu’ils se débarrassent des groupes homosexuels militants et brisent le mirage de leur prétendue communauté99  ».

En amont de la marche déjà, des tensions en avaient émaillé l’organisation. Une partie des groupes membres du CHLOEG imaginaient le défilé comme une sorte de « “gay pride” à l’américaine100  ». Se posait encore une fois la question des objectifs : fallait-il « donner à la marche un aspect revendicatif ou faire la fête101  » ? Cette question opposait ainsi celles et ceux qui insistaient pour maintenir une perspective militante à l’événement, à d’autres qui voulaient « tout miser sur le ras-le-bol du militantisme [afin] que “vivent nos amours”102  ». C’est finalement l’option d’une « fête des homosexualités  » qui est retenue. D’après Homophonies, c’est sans doute ce choix paradigmatique qui explique la raison du « demi-succès du 18 juin [car] le CLHOEG a fait descendre des milliers d’homos dans la rue sans réelle motivation103  ». Une autre problématique se développe autour de la place des lesbiennes dans le cortège et de la non-mixité.

La plupart des groupes et journaux lesbiens ont appelé à rejoindre la marche, et les militantes ont obtenu de haute lutte de former la tête de cortège en non-mixité. La mise en place d’un cortège lesbien non-mixte s’explique principalement par les critiques émises l’année précédente, à propos de l’invisibilisation de ces dernières dans la manifestation. Ce choix est cependant très mal accueilli par une partie des participant·e·s, et le cortège non-mixte est l’objet de haines et agressions diverses, par celles et ceux qui n’acceptent pas cette exigence politique. La situation est tellement problématique que, pour une militante interrogée après la marche, c’est « probablement la dernière fois que ce cortège sera organisé104  ». Le soir, lors du traditionnel bal de la Mutualité, on se bouscule moins que les années précédentes, et l’espace non-mixte réservé aux lesbiennes est à nouveau l’occasion pour certains d’exprimer sexisme et lesbophobie. Ainsi, plusieurs d’entre eux, après avoir cherché à accéder à l’espace non-mixte par provocation et s’en être fait refouler, en profitent alors pour traiter « ces sales gouines  » de « mal baisées105  ». L’effervescence et la joie de la marche du 4 avril ne semblent plus être qu’un lointain souvenir. La représentation des lesbiennes en tant que groupe politique constitué dans l’espace public est ainsi confrontée à davantage d’opposition encore, jusque dans son propre camp.

Conclusion

La marche de juin 1984 avait été pensée dans une perspective internationale. L’International lesbian and gay association (ILGA) et l’International lesbian information service (ILIS), deux organisations regroupant des groupes gais et lesbiens à travers le monde — principalement occidental —, avaient décrété : « 1984, année internationale d’action des homosexuels et des lesbiennes ». Conséquence de l’émergence du Front national et de la peur d’un retour de bâton homophobe, la banderole du CUARH national est flanquée d’un « Le Pen c’est la haine, Le Pen c’est pas la peine106  ». Mais l’ambiance est plus que jamais à la fête, et les slogans politiques sont inaudibles. La dimension internationale proposée par l’IGA et l’ILIS est, elle, largement passée sous silence. Le cortège de l’année suivante, celui de 1985, est le dernier organisé par le CUARH. Il n’attire plus que quelques milliers de personnes. Franck Arnal qui lui consacre un éditorial dans le Gai Pied Hebdo considère que la manifestation « annonce véritablement la faillite du militantisme homo de ces dernières années107  » et constate qu’« heureusement [que] la disco en queue de cortège a déchainé un enthousiasme que le mutisme de ceux qui défilaient en tête était bien incapable de susciter108  ». A la suite de la quasi-disparition du Comité d’urgence anti-répression homosexuelle à l’été 1986, la perspective militante est totalement abandonnée et laisse place à un cortège festif et commercial, imaginé par Raphaël Comby, membre de SOS racisme et du Parti socialiste. Le secteur marchand, incarné alors par l’entrepreneur gai David Girard, investit pleinement le défilé. La marche préfigure alors les prides telles que nous connaissons aujourd’hui.

En quinze ans, l’expression de l’homosexualité dans l’espace public a donc profondément changé. Le 1er mai 1971, les homosexuel·le·s du FHAR font pour la première fois irruption dans la rue lors d’une manifestation, pour clamer haut et fort leur existence. Les militant·e·s se réapproprient alors une pratique politique majeure et structurante du mouvement social. Si le mouvement homosexuel fait progressivement de la manifestation l’un de ses paradigmes organisationnels, la pratique de celle-ci n’est pas linéaire et connaît plusieurs ruptures au cours de la période étudiée. Nombre de militant·e·s homosexuel·le·s sont issu·e·s des rangs de l’extrême gauche, et l’horizon politique des groupes homosexuels étant au début des années 1970 inscrit dans une perspective révolutionnaire, la participation à des défilés comme celui du 1er mai résonne pour beaucoup comme une évidence. En parallèle d’un mouvement qui se structure, les militant·e·s s’autonomisent progressivement de l’influence de l’extrême gauche, et en juin 1977, de concert avec des groupes féministes, organisent la première marche homosexuelle autonome. Avec la fin des années 1970, le paradigme organisationnel du mouvement homosexuel français se transforme. Dans l’espoir de mettre sur pied un mouvement revendicatif d’ampleur, luttant contre les dernières dispositions légales réprimant l’homosexualité, les marches nationales organisées entre 1980 et 1982 se massifient et réunissent plusieurs milliers de personnes dans les rues de la capitale. Il s’agit d’imposer un rapport de force et d’obliger les forces politiques institutionnelles à prendre en charge les revendications des gais et des lesbiennes. Avec l’arrivée des socialistes au pouvoir, la pratique des marches homosexuelles évolue à nouveau. Si des revendications politiques antirépressives se maintiennent, une partie des militant·e·s souhaitent désormais simplement vivre au grand jour et célébrer les multiplicités de l’identité homosexuelle. Les cortèges prennent alors un caractère festif inédit, réintroduisant un paradigme existentiel et laissent au fil des années, une place grandissante au secteur commercial gai qui investit pleinement les défilés. Ainsi, la forme et la composition des marches homosexuelles dans la seconde moitié des années 1980 ressemblent singulièrement aux prides telles que nous les connaissons aujourd’hui. Les ravages et l’inaction politique liés à l’épidémie du sida vont à leur tour reconfigurer les cortèges gais et lesbiens. Quelques années plus tard, avec la naissance d’Act Up en 1989, les militant·e·s vont cette fois-ci exposer la maladie et la mort dans l’espace public pour réclamer une prise en charge de l’épidémie par les autorités publiques compétentes. Célébrer et revendiquer redeviennent alors les faces d’une seule et même pièce.

1 J’entends ici l’espace public d’après une définition restreinte, en tant qu’espace physique, opposé à l’espace privé et qui n’est pas régi par une

2 Cette limite d’âge était fixée à 21 ans, mais fut automatiquement abaissée à 18 ans lorsque Valéry Giscard d’Estaing ramena l’âge de la majorité

3 Jérémie Gauthier et RégisSchlagdenhauffen, « Les sexualités “contre nature” face à la justice pénale. Une analyse des condamnations pour

4 Si les militant·e·s des années 1970 ont dépeint les années 1950 et 1960 comme des années sombres pour l’expression des amours homosexuels, l’

5 « Les modifications en cours du statut de l’homosexualité et le leurre de l’intégration de l’homosexualité en régime bourgeois  », GLH PQ Réflexion

6 Front homosexuel d’action révolutionnaire, Rapport contre la normalité, Paris, Champ libre, 1971, p. 15

7 PhilippeArtières, MichelleZancarini-Fournel, 68, une histoire collective, 1962-1981, Paris, La Découverte, 2008, 847 p.

8 Cette terminologie de l’espace de la cause est empruntée au concept développé par la politiste Laure Bereni dans son article « Pensez la

9 Il s’agissait avant tout d’être, après avoir passé tant d’années dans le silence et l’obscurité du placard. De nombreuses entités avaient alors pris

10 Pour une approche épistémologique du mouvement homosexuel dans les années 1970 et 1980, voir : MassimoPrearo, Le moment politique de l’

11 Mathias Quéré, « De l’autre côté de l’atlantique : les Groupes de libération homosexuels (1974-1979)  », communication proposée dans le cadre du

12 « Lyon : coordination nationale du CUARH », Homophonies, n° 12, octobre 1981, p. 3

13 Un sondage s’intéressant au regard des Français·es vis-à-vis de l’homosexualité indique que pour l’année 1975, 40 % de la population française

14 JulianJackson, « Arcadie : sens et enjeux de l’“homophilie” en France, 1954-1982 », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, n° 53, avril 2006, p

15 Ce terme est utilisé pour la première fois en 1949 par le néerlandais Arendt von Sundhorst. À noter qu’il existe aussi un mouvement homophile

16 L’excentricité dont parle Baudry peut se référer à la figure de la folle qui symbolise tout le contraire de la respectabilité homophile. Pour une

17 «  Sur Arcadie  », Agence Tasse, n° 9, 5 mai 1976, p. 3

18 Pour une histoire plus détaillée du FHAR, voire : MichaelSibalis, « L’arrivée de la libération gay en France. Le Front Homosexuel d’Action

19 Frédéric Martel, Le rose et le noir : les homosexuels en France depuis 1968, Paris, Seuil, 2008, p. 47

20 Pour une histoire des GLH, lire MathiasQuéré, Qui sème le vent récolte la tapette. Une histoire des Groupes de libération homosexuels en France de

21 Cette position est défendue par des militants qui aspirent à un militantisme communautaire. Ces derniers souhaitent défendre tou·te·s les

22 Girard Jacques, Le Mouvement homosexuel en France : 1945-1980, Paris, Syros, 1981, p. 118

23 «  Le 1er Mai fait ce qu’il te plait  », Gai Pied Hebdo, n° 67, 30 avril – 6 mai 1983, p. 12

24 « “’Come out” gay le 1er mai  », Libération, n° 1019, 4 mai 1977, p. 5

25 Ibid.

26 Tina Fetner, ‘Working Anita Bryant: The impact of Christian anti-gay activism on lesbian and gay movement claims’, Social Problems, 2001, vol. 48

27 « Et cet après-midi place de la République », Libération, n° 1061, 25 et 26 juin 1977, p. 1

28 « Manifestation samedi et dimanche contre la répression de l’homosexualité  », Libération, n° 1062, 27 juin 1977, p. 5

29 Ibid.

30 Olivier Fillieule, Isabelle Sommier (dir.), Marseille, années 68, Paris, Presses de SciencesPo, 2018, p. 477

31 Ibid.

32 SébastienChauvin, « Les aventures d’une “alliance objective” : Quelques moments de la relation entre mouvements homosexuels et mouvements

33 Sur la bannière est indiqué : « Pédés et lesbiennes en luttes »

34 « Les minorités s’affichent », Libération, 2 mai 1979

35 « 1er Mai, de Perrache aux Brotteaux », Le Progrès, 2 mai 1979

36 « Jouons avec les stars pendant que nous sommes encore jeunes et après, on verra…  », Agence Tasse, n° 27/28/29, mai 1978, p. 6

37 « Communiqué de l’ALEPH », Agence Tasse, n° 27/28/29, mai 1978, p. 22

38 Ces cas « d’interdiction professionnelle » désignent des situations où des individus sont renvoyés de leur emploi du fait de leur orientation

39 JulianJackson, Arcadie : la vie homosexuelle en France, de l’après-guerre à la dépénalisation, Paris, Autrement, 2009, p. 279

40 « 200 000 amants impossibles », Libération, n° 1768, 16 octobre 1979, p. 8

41 Pour rappel, l’alinéa 3 de l’article 331 punit d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de soixante à vingt mille francs « 

42 Le Sénat, qui a une première fois voté pour la suppression de cet article du Code pénal le 28 juin 1978 et confirmé son vote deux ans plus tard, le

43 « Non au racisme anti-homosexuel. Non aux lois discriminatoires », Homophonies, n° 1, novembre 1980, p. 4

44 « Les lois anti-homo », Homophonies, n° 1, novembre 1980, p. 3

45 « La vaseline pour Krivine », Libération, n° 2083, 25 et 26 octobre 1980, p. 4

46 « Un millier d’homos dans la rue », Libération, n° 2082, 24 octobre 1980, p. 24

47 « Les lois anti-homo », op. cit., p. 3

48 Ibid.

49 Jean Cavailhes, Pierre Dutey et Gérard Ignasse, Rapport gai : enquête sur les modes de vie homosexuels en France, Paris, Persona, 1984, p. 91

50 « Présidentielles », Homophonies, n° 1, novembre 1980, p. 6

51 « À Paris le 4 avril : Marche nationale pour nos droits et libertés », Homophonies, n° 2, décembre 1980, p. 5

52 Le journal Le Monde parle de son côté de 10 000 manifestant·e·s. Libération est en grève depuis la fin du mois de février 1981 et aucun·e de ses

53 « C’était le 4 avril », Homophonies, n° 7, mai 1981, p. 4

54 MathiasQuéré, « Et que vivent nos amours !  », une histoire du Comité d’urgence anti-répression homosexuelle de 1979 à 1986, mémoire de Master 2

55 « Lettre ouverte à Arcadie », Homophonies, n° 5, mars 1981, p. 6

56 La liste des partis et organisations est la suivante : Les Amis de la Terre, les CCA, la CFDT Chèque postaux, Caisse nationale d’Épargne (Paris)

57 « C’était le 4 avril  », op. cit., p. 4

58 Entretien réalisé par l’auteur avec Catherine Gonnard en janvier 2019 à Paris

59 « Intervention à Beaubourg de Jean Cavailhes, militant du GLH — Dijon », transcription du discours, non daté, fonds privé Mémoire des sexualités

60 « Notre préférence fera la différence », Gai Pied, n° 26, mai 1981, p. 1

61 « La Marche triomphale », Gai Pied, n° 26, mai 1981, p. 1

62 « “De Maubert à Beaubourg”, Gai Pied, n° 26, mai 1981, p. 2

63 « L’homosexualité sous la lorgnette des médias », Homophonies, n° 7, mai 1981, p. 6

64 « Le droit à la différence », Le Monde, 7 avril 1981

65 « L’homosexualité sous la lorgnette des médias », op.cit., p. 6

66 Ibid., p. 7

67 Ibid., p. 7

68 « C’était le 4 avril », op. cit., p. 4

69 « Et maintenant ? … », Gai Pied, n° 27, p. 1

70 « Le vote des homosexuels  », Le Monde, 12 mai 1981

71 Bouvard Hugo, Gays et lesbiennes en politique. Sociohistoire de la représentation des minorités sexuelles en France et aux États-Unis, thèse de

72 « Sur le chemin des ministères », Homophonies, n° 9/10, juillet — août 1981, p. 4

73 « La marche du 19 juin », Homophonies, n° 17, mars 1982, p. 16

74 Plusieurs revendications majeures du mouvement homosexuel français ont déjà été accordées et d’autres sont en passe de l’être : la France ne

75 Ibid.

76 « Marche nationale des homosexuels et des lesbiennes », Homophonies, n° 19, mai 1982, p. 5

77 « Les modifications en cours du statut de l’homosexualité et le leurre de l’intégration de l’homosexualité en régime bourgeois », op. cit., p. 25

78 « Commission nationale du 17 avril 1982. Compte-rendu des débats et décisions », non daté, fonds privé Mémoire des sexualités, Marseille, p. 5

79 « Commission nationale du 17 avril 1982. Compte-rendu des débats et décisions », op. cit., p. 6

80 « Mouvement homosexuel révolutionnaire », 6 février 1980, Microfiche n° 71099/sch3, Cote 20120238/33, fonds de la Direction centrale des

81 « Mouvement homosexuel révolutionnaire », op. cit., p. 7

82 Ibid., p. 8

83 « La Marche Gaie », Homophonies, n° 21/22, juillet — août 1982, p. 12

84 « De Montparnasse à Beaubourg », Gai Pied, n° 41, juillet — août 1982, p. 12

85 Ibid.

86 Ibid.

87 Ibid.

88 Frédéric Martel, Le rose et le noir : les homosexuels en France depuis 1968, Paris, Seuil, 2008 [1996], p. 2

89 « Lieux associatifs : fin de l’état de grâce », Gai Pied Hebdo, n° 175, 22 – 28 juin 1985, p. 7

90 MassimoPrearo, Le moment politique de l’homosexualité : mouvements, identités et communautés en France, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2014

91 « L’extension des lois antiracistes », Homophonies, n° 23, septembre 1982, p. 6

92 « Police : le retour des vieux démons », Homophonies, n° 33/34, juillet-août 1983, p. 12 – 13

93 Jean Cavailhes, Pierre Dutey et GérardIgnasse, Rapport gai : enquête sur les modes de vie homosexuels en France, op. cit., p. 87

94 « Gay Pride ou marche militante  ?  », Homophonies, n° 33-34, juillet — août 1983, p. 4

95 Ibid.

96 « Gay Pride ou marche militante ?  », op. cit., p. 5

97 Ibid.

98 Jean Cavailhes, Pierre Dutey et Gérard Ignasse, op.cit., p. 82

99 Ibid.

100 «  Gay Pride ou marche militante ?  », op. cit., p. 6

101 Ibid.

102 Ibid.

103 « Gay Pride ou marche militante ?  », op. cit., p. 7

104 « Gay Pride ou marche militante  ?  », op. cit., p. 4

105 Ibid., p. 6

106 « Chez nous soyez reines  !  », Homophonies, n° 45-46, juillet — août 1984, p. 5

107 « Édito  », Gai Pied Hebdo, n° 176, 29 juin — 5 juillet 1985, p. 5

108 Ibid.

Notes

1 J’entends ici l’espace public d’après une définition restreinte, en tant qu’espace physique, opposé à l’espace privé et qui n’est pas régi par une logique marchande.

2 Cette limite d’âge était fixée à 21 ans, mais fut automatiquement abaissée à 18 ans lorsque Valéry Giscard d’Estaing ramena l’âge de la majorité civile à 18 ans en 1974.

3 Jérémie Gauthier et Régis Schlagdenhauffen, « Les sexualités “contre nature” face à la justice pénale. Une analyse des condamnations pour homosexualité en France (1945-1982), Médecine & Hygiène, vol. 43, n° 3, 2019, p. 421-459.

4 Si les militant·e·s des années 1970 ont dépeint les années 1950 et 1960 comme des années sombres pour l’expression des amours homosexuels, l’historiographie récente a complexifié cette analyse. Georges Chauncey dans son ouvrage Gay New York a montré que l’histoire récente de l’homosexualité n’est aucunement téléologique et n’évolue pas de façon linéaire de l’oppression à la libération, de l’ombre à la lumière. Par exemple, les recherches de Florence Tamagne sur l’histoire de l’homosexualité au début du XXe siècle ou celles de Régis Revenin sur les jeunes gays des années 1950 et 1960 abondent dans ce sens. Il existe tout au long de ces années, des lieux et des espaces de sociabilité, qui même s’ils ne sont pas visibles aux yeux de toutes et tous, permettent aux homosexuel·le·s, de vivre et s’aimer.

5 « Les modifications en cours du statut de l’homosexualité et le leurre de l’intégration de l’homosexualité en régime bourgeois  », GLH PQ Réflexion, n° 2, juillet-septembre 1976, fonds privé Mémoire des sexualités, Marseille, p. 24

6 Front homosexuel d’action révolutionnaire, Rapport contre la normalité, Paris, Champ libre, 1971, p. 15

7 Philippe Artières, Michelle Zancarini-Fournel, 68, une histoire collective, 1962-1981, Paris, La Découverte, 2008, 847 p.

8 Cette terminologie de l’espace de la cause est empruntée au concept développé par la politiste Laure Bereni dans son article « Pensez la transversalité des mobilisations féministes : l’espace de la cause des femmes, dans Christine Bard (dir.), Les féministes de la 2ème vague, PUR, 2012, p. 27-41

9 Il s’agissait avant tout d’être, après avoir passé tant d’années dans le silence et l’obscurité du placard. De nombreuses entités avaient alors pris la forme de groupes de parole, où se raconter et rencontrer un·e amant·e avait plus d’importance que d’aller distribuer des tracts à la sortie des usines.

10 Pour une approche épistémologique du mouvement homosexuel dans les années 1970 et 1980, voir : Massimo Prearo, Le moment politique de l’homosexualité : mouvements, identités et communautés en France, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2014, 329 p.

11 Mathias Quéré, « De l’autre côté de l’atlantique : les Groupes de libération homosexuels (1974-1979)  », communication proposée dans le cadre du colloque «  Stonewall 50 ans après. Héritages et constructions mémorielles des émeutes de 1969 », organisé par le laboratoire IMAGER EA 3958 de l’Université Paris-Est Créteil et par l’Institut de Recherche Interdisciplinaire en Sciences Sociales (UMR 7170) de l’Université Paris-Dauphine des 3 au 5 juin 2019.

12 « Lyon : coordination nationale du CUARH », Homophonies, n° 12, octobre 1981, p. 3

13 Un sondage s’intéressant au regard des Français·es vis-à-vis de l’homosexualité indique que pour l’année 1975, 40 % de la population française considère que l’homosexualité est un fléau social. (L’Express, n° 1228, 20 janvier 1975)

14 Julian Jackson, « Arcadie : sens et enjeux de l’“homophilie” en France, 1954-1982 », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, n° 53, avril 2006, p. 162

15 Ce terme est utilisé pour la première fois en 1949 par le néerlandais Arendt von Sundhorst. À noter qu’il existe aussi un mouvement homophile international, voir : Rupp Leila J., ‘The Persistence of transnational organizing : The Case of the Homophile movement’, The American Historical Review, vol. 116, n° 4, octobre 2011, p. 1014–1039

16 L’excentricité dont parle Baudry peut se référer à la figure de la folle qui symbolise tout le contraire de la respectabilité homophile. Pour une analyse de l’identité « folle », voir Jean-Yves Le Talec, Folles de France : repenser l’homosexualité masculine, Paris, La Découverte, 2008, 331 p.

17 «  Sur Arcadie  », Agence Tasse, n° 9, 5 mai 1976, p. 3

18 Pour une histoire plus détaillée du FHAR, voire : Michael Sibalis, « L’arrivée de la libération gay en France. Le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) », Genre, sexualité & société, traduit par Nathalie Paulme, no 3, printemps 2010

19 Frédéric Martel, Le rose et le noir : les homosexuels en France depuis 1968, Paris, Seuil, 2008, p. 47

20 Pour une histoire des GLH, lire Mathias Quéré, Qui sème le vent récolte la tapette. Une histoire des Groupes de libération homosexuels en France de 1974 à 1979, Lyon, Tahin Party, 168 p.

21 Cette position est défendue par des militants qui aspirent à un militantisme communautaire. Ces derniers souhaitent défendre tou·te·s les homosexuel·le·s, quelle que soit leur condition. Conséquence des divisions internes, ce courant fait scission du premier GLH à l’automne 1975 pour fonder le GLH – Groupes de bases.

22 Girard Jacques, Le Mouvement homosexuel en France : 1945-1980, Paris, Syros, 1981, p. 118

23 «  Le 1er Mai fait ce qu’il te plait  », Gai Pied Hebdo, n° 67, 30 avril – 6 mai 1983, p. 12

24 « “’Come out” gay le 1er mai  », Libération, n° 1019, 4 mai 1977, p. 5

25 Ibid.

26 Tina Fetner, ‘Working Anita Bryant: The impact of Christian anti-gay activism on lesbian and gay movement claims’, Social Problems, 2001, vol. 48, n° 3, p. 411-428

27 « Et cet après-midi place de la République », Libération, n° 1061, 25 et 26 juin 1977, p. 1

28 « Manifestation samedi et dimanche contre la répression de l’homosexualité  », Libération, n° 1062, 27 juin 1977, p. 5

29 Ibid.

30 Olivier Fillieule, Isabelle Sommier (dir.), Marseille, années 68, Paris, Presses de SciencesPo, 2018, p. 477

31 Ibid.

32 Sébastien Chauvin, « Les aventures d’une “alliance objective” : Quelques moments de la relation entre mouvements homosexuels et mouvements féministes au XXe siècle », L’Homme et la Société, n° 158, 2006, p. 111-130

33 Sur la bannière est indiqué : « Pédés et lesbiennes en luttes »

34 « Les minorités s’affichent », Libération, 2 mai 1979

35 « 1er Mai, de Perrache aux Brotteaux », Le Progrès, 2 mai 1979

36 « Jouons avec les stars pendant que nous sommes encore jeunes et après, on verra…  », Agence Tasse, n° 27/28/29, mai 1978, p. 6

37 « Communiqué de l’ALEPH », Agence Tasse, n° 27/28/29, mai 1978, p. 22

38 Ces cas « d’interdiction professionnelle » désignent des situations où des individus sont renvoyés de leur emploi du fait de leur orientation sexuelle, s’appuyant principalement sur l’article 16 du code de la Fonction publique qui stipule que ses agents doivent être garants de « bonne moralité  ».

39 Julian Jackson, Arcadie : la vie homosexuelle en France, de l’après-guerre à la dépénalisation, Paris, Autrement, 2009, p. 279

40 « 200 000 amants impossibles », Libération, n° 1768, 16 octobre 1979, p. 8

41 Pour rappel, l’alinéa 3 de l’article 331 punit d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de soixante à vingt mille francs « quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu mineur de même sexe ». Sa numérotation change pour devenir l’article 331, alinéa 2. L’alinéa 2 de l’article 330, punissant l’outrage public à la pudeur entre personnes de même sexe, est lui supprimé par l’Assemblée. Sur ce sujet, lire Antoine Idier, Les alinéas au placard. L’abrogation du délit d’homosexualité, 1977-1982, Paris, éditions Cartouche, 2013. Sur les mineurs, se reporter à Régis Revenin, Une histoire des garçons et des filles. Amour, genre et sexualité dans la France d’après-guerre, Paris, Vendémiaire, 2015.

42 Le Sénat, qui a une première fois voté pour la suppression de cet article du Code pénal le 28 juin 1978 et confirmé son vote deux ans plus tard, le 22 mai 1980, fait soudain volte-face et, le 16 octobre 1980, refuse l’abrogation de l’article en question.

43 « Non au racisme anti-homosexuel. Non aux lois discriminatoires », Homophonies, n° 1, novembre 1980, p. 4

44 « Les lois anti-homo », Homophonies, n° 1, novembre 1980, p. 3

45 « La vaseline pour Krivine », Libération, n° 2083, 25 et 26 octobre 1980, p. 4

46 « Un millier d’homos dans la rue », Libération, n° 2082, 24 octobre 1980, p. 24

47 « Les lois anti-homo », op. cit., p. 3

48 Ibid.

49 Jean Cavailhes, Pierre Dutey et Gérard Ignasse, Rapport gai : enquête sur les modes de vie homosexuels en France, Paris, Persona, 1984, p. 91

50 « Présidentielles », Homophonies, n° 1, novembre 1980, p. 6

51 « À Paris le 4 avril : Marche nationale pour nos droits et libertés », Homophonies, n° 2, décembre 1980, p. 5

52 Le journal Le Monde parle de son côté de 10 000 manifestant·e·s. Libération est en grève depuis la fin du mois de février 1981 et aucun·e de ses journalistes ne couvre la marche. Aucun récit de la manifestation n’est donc possible de ce côté.

53 « C’était le 4 avril », Homophonies, n° 7, mai 1981, p. 4

54 Mathias Quéré, « Et que vivent nos amours !  », une histoire du Comité d’urgence anti-répression homosexuelle de 1979 à 1986, mémoire de Master 2, Université de Toulouse Jean-Jaurès, 2017, p. 71

55 « Lettre ouverte à Arcadie », Homophonies, n° 5, mars 1981, p. 6

56 La liste des partis et organisations est la suivante : Les Amis de la Terre, les CCA, la CFDT Chèque postaux, Caisse nationale d’Épargne (Paris), CFDT Service public parisien, UD CFDT — 94, le Gai Pied, les JCR, la LCR, la Ligue des droits de l’homme, Masques, Mouvement de défense des handicapés, le MLAC, de nombreux groupes, collectifs, revues du Mouvement de libération des femmes (non déposé), l’OCT, Partis pris, le Planning familial, le PS, le PSU, le SGEN — CFDT, le SMG.

57 « C’était le 4 avril  », op. cit., p. 4

58 Entretien réalisé par l’auteur avec Catherine Gonnard en janvier 2019 à Paris

59 « Intervention à Beaubourg de Jean Cavailhes, militant du GLH — Dijon », transcription du discours, non daté, fonds privé Mémoire des sexualités, Marseille, p. 1

60 « Notre préférence fera la différence », Gai Pied, n° 26, mai 1981, p. 1

61 « La Marche triomphale », Gai Pied, n° 26, mai 1981, p. 1

62 « “De Maubert à Beaubourg”, Gai Pied, n° 26, mai 1981, p. 2

63 « L’homosexualité sous la lorgnette des médias », Homophonies, n° 7, mai 1981, p. 6

64 « Le droit à la différence », Le Monde, 7 avril 1981

65 « L’homosexualité sous la lorgnette des médias », op.cit., p. 6

66 Ibid., p. 7

67 Ibid., p. 7

68 « C’était le 4 avril », op. cit., p. 4

69 « Et maintenant ? … », Gai Pied, n° 27, p. 1

70 « Le vote des homosexuels  », Le Monde, 12 mai 1981

71 Bouvard Hugo, Gays et lesbiennes en politique. Sociohistoire de la représentation des minorités sexuelles en France et aux États-Unis, thèse de doctorat en science politique, Université Paris-Dauphine, 2020, p. 207

72 « Sur le chemin des ministères », Homophonies, n° 9/10, juillet — août 1981, p. 4

73 « La marche du 19 juin », Homophonies, n° 17, mars 1982, p. 16

74 Plusieurs revendications majeures du mouvement homosexuel français ont déjà été accordées et d’autres sont en passe de l’être : la France ne reconnaît plus le classement des maladies mentales de l’OMS qui considère l’homosexualité comme une maladie mentale et l’abrogation de l’article 331-2 du Code pénal est présenté pour la première fois à l’Assemblée nationale en décembre 1981 sur proposition d’une cinquantaine de députés socialistes. Faisant face à une opposition farouche de la droite, le projet de loi est l’objet de nombreuses navettes parlementaires et son décret est finalement signé par François Mitterrand le 4 août 1982.

75 Ibid.

76 « Marche nationale des homosexuels et des lesbiennes », Homophonies, n° 19, mai 1982, p. 5

77 « Les modifications en cours du statut de l’homosexualité et le leurre de l’intégration de l’homosexualité en régime bourgeois », op. cit., p. 25

78 « Commission nationale du 17 avril 1982. Compte-rendu des débats et décisions », non daté, fonds privé Mémoire des sexualités, Marseille, p. 5

79 « Commission nationale du 17 avril 1982. Compte-rendu des débats et décisions », op. cit., p. 6

80 « Mouvement homosexuel révolutionnaire », 6 février 1980, Microfiche n° 71099/sch3, Cote 20120238/33, fonds de la Direction centrale des Renseignements généraux, Archives nationales, p. 3 Cette fiche des Renseignements généraux porte le titre de «  Comité d’urgence anti-répression homosexuelle  ». Les Renseignements généraux parlent alors encore de « Mouvement homosexuel révolutionnaire » pour parler des différents groupes et collectifs homosexuels.

81 « Mouvement homosexuel révolutionnaire », op. cit., p. 7

82 Ibid., p. 8

83 « La Marche Gaie », Homophonies, n° 21/22, juillet — août 1982, p. 12

84 « De Montparnasse à Beaubourg », Gai Pied, n° 41, juillet — août 1982, p. 12

85 Ibid.

86 Ibid.

87 Ibid.

88 Frédéric Martel, Le rose et le noir : les homosexuels en France depuis 1968, Paris, Seuil, 2008 [1996], p. 2

89 « Lieux associatifs : fin de l’état de grâce », Gai Pied Hebdo, n° 175, 22 – 28 juin 1985, p. 7

90 Massimo Prearo, Le moment politique de l’homosexualité : mouvements, identités et communautés en France, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2014, p. 233

91 « L’extension des lois antiracistes », Homophonies, n° 23, septembre 1982, p. 6

92 « Police : le retour des vieux démons », Homophonies, n° 33/34, juillet-août 1983, p. 12 – 13

93 Jean Cavailhes, Pierre Dutey et Gérard Ignasse, Rapport gai : enquête sur les modes de vie homosexuels en France, op. cit., p. 87

94 « Gay Pride ou marche militante  ?  », Homophonies, n° 33-34, juillet — août 1983, p. 4

95 Ibid.

96 « Gay Pride ou marche militante ?  », op. cit., p. 5

97 Ibid.

98 Jean Cavailhes, Pierre Dutey et Gérard Ignasse, op.cit., p. 82

99 Ibid.

100 «  Gay Pride ou marche militante ?  », op. cit., p. 6

101 Ibid.

102 Ibid.

103 « Gay Pride ou marche militante ?  », op. cit., p. 7

104 « Gay Pride ou marche militante  ?  », op. cit., p. 4

105 Ibid., p. 6

106 « Chez nous soyez reines  !  », Homophonies, n° 45-46, juillet — août 1984, p. 5

107 « Édito  », Gai Pied Hebdo, n° 176, 29 juin — 5 juillet 1985, p. 5

108 Ibid.

Illustrations

Photographie n° 1 : Les lesbiennes en tête de cortège le 25 juin 1977

Photographie n° 1 : Les lesbiennes en tête de cortège le 25 juin 1977

Fonds privé Anne-Marie Faure-Fraisse

Photographie n° 2 : La tête de cortège lors de la marche du 4 avril 1981 devant l’Hôtel de ville

Photographie n° 2 : La tête de cortège lors de la marche du 4 avril 1981 devant l’Hôtel de ville

Fonds privé Jean-Claude Aubry

Photographie n° 3 : Cortège du 4 avril dans les rues parisiennes.

Photographie n° 3 : Cortège du 4 avril dans les rues parisiennes.

Fonds privé Jean-Claude Aubry

References

Electronic reference

Mathias Quéré, « «  Lesbiennes et pédés. Ne rasons plus les murs  » », Revue d’histoire culturelle [Online],  | 2022, Online since , connection on 01 juillet 2022. URL : http://revues.mshparisnord.fr/rhc/index.php?id=2159

Author

Mathias Quéré

Mathias Quéré est doctorant en histoire contemporaine à l’université Toulouse II Jean Jaurès au sein du laboratoire FRAMESPA. Il prépare une thèse sur l’histoire du mouvement homosexuel français entre 1974 et 1986. En 2019, il a publié l’ouvrage Qui sème le vent récolte la tapette. Une histoire des Groupes de libération homosexuels en France de 1974 à 1979 (éd. Tahin Party). Ses recherches veulent participer à la transmission d’une histoire peu connue et fabriquer des imaginaires pour les luttes queer actuelles.quere.mathias@gmail.com