Lascaux revisitée par le roman ou la démonstration de « l’éternité du vrai »

Text

« Les eaux parlaient à l’oreille du ciel.

Cerfs, vous avez franchi l’espace millénaire,

Des ténèbres du roc aux caresses de l’air.

Le chasseur qui vous pousse, le génie qui vous voit,

Que j’aime leur passion, de mon large rivage !

Et là si j’avais leurs yeux, dans l’instant où j’espère1 ? ».

René Char, « Les cerfs noirs »

D’après la légende, c’est en sortant de la même grotte, que celle à laquelle René Char déclare ainsi son amour, que Picasso se serait exclamé : « Nous n’avons rien inventé », « cela prouve qu’il n’y a pas de progrès en art2 ».

Quelle grotte ? Lascaux.

Lascaux. Ce nom claque comme une bombe de feu d’artifice, illuminant le ciel de notre imagination.

Découverte en septembre 1940, au cœur sombre de la guerre, la grotte de Lascaux est classée monument historique le 27 décembre 1940. Ouverte au public dès 1948, jusqu’à 2000 personnes s’y pressent chaque jour. Cet afflux de visiteurs provoque la prolifération d’algues, dite « maladie verte », et la formation de voiles de calcite, « maladie blanche », sur les parois. Ces deux « maladies » menacent de détériorer gravement les peintures. La commission pluridisciplinaire de sauvegarde, créée par le ministère des Affaires culturelles, propose alors la fermeture de la grotte à son ministre de tutelle, André Malraux. La proposition est acceptée : sur décision gouvernementale, Lascaux ferme ses portes en avril 1963. Il est néanmoins hors de question de priver le public de ses merveilles. La réalisation d’une réplique fidèle est tout de suite envisagée. Les travaux de ce Lascaux bis, devenu Lascaux II, débutent en 1973. Le 18 juillet 1983, Lascaux II, qui reproduit les salles les plus emblématiques, ouvre enfin au public, vingt ans après la fermeture de son illustre modèle. L’ouvrage est inauguré par le ministre de la Culture Jack Lang le 19 novembre 1983. Depuis cette date, Lascaux II a reçu plus de dix millions de visiteurs. Deux autres Lascaux suivent. Les panneaux de l’exposition Lascaux III partent à la conquête du monde en 2012. Lascaux IV, cadre du roman de Maylis de Kerangal, offre à partir de décembre 2016 un fac-similé de la quasi-intégralité de l’originale. Le 11 juillet 2019, elle reçoit son millionième visiteur. L’État, les collectivités locales, tous ont œuvré pour éviter à Lascaux un oubli définitif, au prix de millions de francs puis d’euros et autant d’heures de travail, et le public a suivi. Pourquoi ?

Nous n’irons pas chercher la réponse à cette question dans de doctes études, même si plusieurs nous y aideront, pas plus que dans de fort documentées études statistiques. Non. C’est au roman, dans ce qu’il a de plus récent, que nous confierons cette tâche, persuadés, comme beaucoup, que c’est dans le réalisme poétique, selon les mots de Jean Rouaud, que se cache peut-être pas la Vérité, mais, du moins, une grande part de celle-ci. Il s’agit essentiellement de trois romans, au demeurant très divers dans leur approche, auxquels se joindront d’autres textes au fil de nos pérégrinations. Dans Noir Vézère, Gilles Vincent entremêle trois histoires, celles de l’artiste de la scène du puits, du destin tragique d’un découvreur fictif de la grotte et d’un préhistorien, tout cela au service d’une intrigue policière teintée d’uchronie. Maylis de Kerangal ancre son récit dans l’actualité en faisant d’Un monde à portée de main une défense et illustration du fac-similé, en l’occurrence Lascaux IV, par l’entremise d’une artiste peintre au nom en forme de programme, Paula Karst. Enfin, Héloïse Guay de Bellissen construit Le dernier inventeur à partir et autour des souvenirs du dernier survivant des quatre découvreurs de Lascaux, Simon Coencas, brouillant ainsi volontairement la frontière entre fiction et réalité3. Quels liens la littérature entretient-elle donc avec celle que l’abbé Breuil, plus “pape de la Préhistoire” que simple abbé, surnommait « la Chapelle Sixtine de la Préhistoire » ? Qu’y cherche-t-elle et, surtout, que veut-elle en transmettre ?

L’histoire de la littérature avec Lascaux est celle d’une admiration. Les mots sont sans équivoque. Héros de Noir Vézère, « Delbos ne peut s’empêcher de penser à son voyage de noces en Italie. À ce Michel-Ange qui l’a tant bouleversé ». Il s’agit, selon lui, des « plus belles gravures de l’histoire du monde4 ». La visite du joyau périgourdin imprime ainsi sa marque au fer rouge pour ne plus jamais quitter les mémoires. Paula, la peintre d’Un monde à portée de main, interroge ainsi son amie : « Mais toi, la vraie grotte, tu l’as vue ? […] Oui, vingt minutes. Mais ces vingt minutes avaient changé sa vie […], et à son retour à la surface, plus rien n’était pareil5 ». Héloïse Guay de Bellissen fait interpeller par la grotte elle-même ses jeunes visiteurs de 1940 en ces termes : « Viens enfant, rapproche-toi. Entre, ne sois pas impressionné. Je vais t’éblouir, briser avec tendresse tes yeux et les recoller avec mes dessins ». Cela sera effectivement le cas, puisque Simon Coencas, l’un des quatre enfants de la découverte, avoue, quatre-vingts ans après : « Sans mentir, j’ai l’impression que mes yeux vont quitter mes orbites, tellement c’est beau » ; « C’est quelque chose qui laisse un souvenir inoubliable6 ».

L’admiration devient fascination quand il s’agit de descendre dans le puits de Lascaux. Aucun roman mettant en scène la grotte ne fait l’économie de ce voyage au sein du voyage, de cette visite au Saint des Saints. Maylis de Kerangal en fait la description suivante : « Une créature apparaît sur la paroi, un homme à tête d’oiseau, stylisé à l’extrême, il a quatre doigts, le sexe dressé, est couché sur le dos face à un bison blessé tandis qu’un rhinocéros s’éloigne. Au fond de ce puits noir, l’atmosphère est autre, énigmatique, la mort est semble-t-il apparue et Jonas, qui écoute toujours, imagine que Marcel a dû s’arrêter, tressaillir, saisi par la scène7 ». Marcel tressaille effectivement dans les souvenirs de Simon Coencas, son compagnon d’aventure : « Ces choses entraient dans son âme, ou plutôt lui en greffaient une deuxième et récitaient une poésie inconnue de ce gamin […]. D’un coup, il a senti une main se poser sur son épaule. La main du temps, ou de l’artiste magdalénien qui avait peint cette œuvre. […] Ça va ? a demandé Simon. Oui, oui, ça va. Mais c’est balèze en bas8 ».

Comment expliquer une telle admiration pour des œuvres ayant dormi, insoupçonnées du monde, pendant des milliers d’années dans l’attente de leurs jeunes princes charmants ?

Anne Lehoërff, archéologue et historienne, justifie ainsi l’attrait de Lascaux pour les préhistoriens et historiens : « Son ancienneté est le symbole de l’invention de la longue durée historique qu’un Fernand Braudel a tant promue […]. Son étude est le symbole de toutes les méthodes et problématiques au service d’une science, […]. Sa dégradation, sa fermeture, la création de répliques sont des leçons pour les archéologues et pour les hommes9 ». Ce sont là des raisons d’aimer Lascaux bien rationnelles, bien raisonnables. S’il n’y avait qu’elles, l’admiration n’y serait pas. Pour qu’il y ait admiration, il faut de l’affect, compagnon de l’imagination.

« Les terres de Lascaux sont un roman. […] On peut dire que tous les enfants qui foulent la terre de cette colline ont cherché à trouver les épées, les boucliers, les armures des chevaliers d’antan et les pièces d’or que les nobles ou des religieux auraient cachés dans des souterrains10 » : c’est en se lançant à la recherche de ces trésors que les quatre inventeurs, précédés du chien Robot -la science-fiction n’est pas loin- tombèrent, au sens propre, sur les animaux de Lascaux. Quiconque lit le récit de cette découverte, comme Maylis de Kerangal, ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec « un épisode du Club des Cinq11 ». Lascaux, par sa découverte, parle à notre imagination, car elle est une aventure. Et l’aventure se fait palpitante, tragique dans la scène du puits, d’où la fascination évoquée plus haut. Tous les romanciers ayant pris la grotte comme écrin à leur récit ont cherché à la faire revivre, à l’image de Michel Peyramaure une vingtaine d’années seulement après son annonciation : « Magh comprit qu’il se trouvait en présence d’un rhinocéros laineux de belle taille et d’un bison. [Le rhinocéros] chercha à lui enfoncer ses cornes dans le ventre. […] Le bison jouait son va-tout. Un paquet de tripes fumantes traînait sous lui, dans lesquelles il s’entravait. […]. Au moment où, des deux mains, [Agw] dardait la seconde javeline vers l’épaule de la bête, il la vit opérer une brusque volte-face en direction de Magh qui ne put parer le choc […]. Magh poussa un cri de douleur en basculant. Le coup de corne du bison avait arraché le pagne de cuir et ouvert le ventre de l’aine à la ceinture12 ». L’art préhistorique se fait cinématographique : Lascaux est notre première salle de cinéma.

Mais si la grotte nous parle autant, c’est surtout parce qu’elle apporte la preuve que le passé n’est pas mort et qu’il continue de vivre dans notre présent. C’est un passé qui, heureusement pour une fois, ne passe pas. Jean Rouaud établit ainsi un lien très net entre le judaïsme et l’art de Lascaux allant jusqu’à écrire : « Le veau d’or est l’enfant de la vache noire de Lascaux13 ». Pour Maylis de Kerangal, « La grotte est là, splendide, intacte, sa fraîcheur miraculeuse abolit le temps et les hommes de la préhistoire sont là […] ». Ils « sont là », tout comme Paula, dans les ultimes lignes du roman, « s’est fondue dans l’image, préhistorique et pariétale14 ». La narratrice, donc l’auteure, du dernier inventeur nous dévoile une part étonnante de son intimité. Simon Coencas lui explique : « on a trouvé le fameux trou, où on est descendus, et on a vu l’homme avec la tête d’oiseau ». Héloïse Guay de Bellissen confie alors : « Sur mon avant-bras gauche, j’ai un tatouage de cet homme qu’on appelle aussi l’homme ithyphallique15 ». La même scène inscrite dans l’épiderme de la roche, le temps qui demeure, et celui de la peau, le temps qui passe : passé et présent n’existent plus, ils se fondent en Lascaux. Ce temps que Lascaux raccourci, estompé, n’a, pourtant, pas été toujours heureux.

En effet, ce passé qui revit grâce à la grotte est, très souvent, lié à un épisode collectif traumatique. Dans les trois destins qui s’entremêlent dans Noir Vézère, Gilles Vincent situe celui de son découvreur d’invention en 1919 : au lendemain de la Grande Guerre, que faire alors « de cette trouvaille hors normes ? L’offrir au monde, à la science et à la curiosité des hommes ? Ou bien garder tout ça pour eux, pour se guérir à chacune de leur visite, de la sauvagerie des hommes, justement, dont ils furent les témoins. Et même les acteurs…16 ». Malraux, celui-là même qui fit fermer la grotte, invente, pour ses Antimémoires -qui, en l’espèce, méritent on ne peut mieux leur nom-, un parallèle entre « la préhistoire de la Résistance » qui prend fin, selon lui, avec Jean Moulin et la Préhistoire tout court, celle de Lascaux : « Au-dessus de nous, passaient peut-être les patrouilles allemandes, nous marchions vers nos armes, et les bisons couraient sur la pierre depuis deux cents siècles. […] Sur des parachutes rouges et bleus étendus, reposaient des caisses et des caisses […] un incompréhensible lien unissait ces bisons, ces taureaux, ces chevaux […] et ces caisses que gardaient ces mitrailleuses tournées vers nous17 ». Quand Héloïse Guay de Bellissen « parle de la grotte avec lui [Simon Coencas], toujours on boit un café et on mange du chocolat […]. Et toujours la Shoah revient au galop. C’est comme si elles étaient liées, soudées, des sœurs siamoises, l’une magnifique, bouleversante, l’autre immonde, difforme18 ».

Nous aimons Lascaux, nous l’admirons, parce qu’elle nous connecte à notre passé, parce qu’elle nous apporte la preuve de sa rémanence. Certes. Mais, pourquoi Lascaux ? Première Guerre mondiale, Seconde Guerre mondiale, Shoah : pourquoi faire de Lascaux un passeur de passé, surtout quand il est aussi douloureux ? La réponse, Héloïse Guay de Bellissen nous la fait entendre de la bouche même de la grotte : « Je suis l’arche de Noé sur paroi, je vous révèle le secret humain avec mes animaux. Je suis la preuve que l’on peut survivre à tout […] » ; nous avons besoin « de [s]a beauté souterraine pour survivre à la laideur de la surface ». Lascaux est un message d’espoir déclamé au monde. Elle apporte la preuve que, malgré toutes les déceptions que notre espèce peut nous infliger, malgré toutes les vicissitudes qu’elle nous fait endurer, malgré toutes les horreurs même qu’elle nous fait subir, elle est, intrinsèquement, porteuse de bonté et de beauté.

Nous nous accrochons à Lascaux, comme les peintures à ses parois, parce qu’elle fait la démonstration de « l’éternité du vrai19 ».

1 René Char, « Les cerfs noirs ». Poème publié au sein de l’ensemble intitulé Lascaux dans La parole en archipel Paris, Gallimard, 1962.

2 Jean-Paul Jouary, Le futur antérieur, Paris, Beaux-Arts édition, 2016, p. 178. Rien n’assure que Picasso ait visité la grotte, mais il est

3 Respectivement publiés par Cairn éditions (2018), Verticales (2018) et R Laffont (2020).

4 Gilles Vincent, Noir Vézère, Cairn Éditions, 2018, p. 45 et p. 114.

5 Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main, Paris, Verticales, 2018, p. 238

6 Héloïse Guay de Bellissen, Le dernier inventeur, Paris, R. Laffont, p. 19, p. 113 et p. 103.

7 M. de Kerangal, op. cit, p. 260.

8 H. Guay de Bellissen, op. cit, p. 116.

9 Anne Lehoërff, Dictionnaire amoureux de l’archéologie, Paris, Plon, 2021, p. 7.

10 H. Guay de Bellissen, op. cit, p. 72.

11 M. de Kerangal, op. cit, p. 253.

12 Michel Peyramaure, La caverne magique. Le roman de Lascaux, Paris, R. Laffont, 1986, p. 247-248. Publié une première fois en 1963 sous le titre La

13 Jean Rouaud, La splendeur escamotée de frère cheval, Grasset, 2018, p. 89.

14 Maylis. de Kerangal, op. cit, p. 269 et p. 285.

15 Héloïse Guay de Bellissen, op. cit, p. 111.

16 Gilles Vincent, op. cit, p. 71.

17 André Malraux, Antimémoires, Paris, Folio, 1976, p. 595-597.

18 Héloïse Guay de Bellissen, op. cit, p. 144. Simon Coencas a été interné à Drancy en 1942, à l’âge de 15 ans, parce que juif.

19 Héloïse Guay de Bellissen, op. cit, respectivement p. 96, p. 99 et p. 20.

Notes

1 René Char, « Les cerfs noirs ». Poème publié au sein de l’ensemble intitulé Lascaux dans La parole en archipel Paris, Gallimard, 1962.

2 Jean-Paul Jouary, Le futur antérieur, Paris, Beaux-Arts édition, 2016, p. 178. Rien n’assure que Picasso ait visité la grotte, mais il est indiscutable qu’il a vu des reproductions de ses peintures.

3 Respectivement publiés par Cairn éditions (2018), Verticales (2018) et R Laffont (2020).

4 Gilles Vincent, Noir Vézère, Cairn Éditions, 2018, p. 45 et p. 114.

5 Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main, Paris, Verticales, 2018, p. 238

6 Héloïse Guay de Bellissen, Le dernier inventeur, Paris, R. Laffont, p. 19, p. 113 et p. 103.

7 M. de Kerangal, op. cit, p. 260.

8 H. Guay de Bellissen, op. cit, p. 116.

9 Anne Lehoërff, Dictionnaire amoureux de l’archéologie, Paris, Plon, 2021, p. 7.

10 H. Guay de Bellissen, op. cit, p. 72.

11 M. de Kerangal, op. cit, p. 253.

12 Michel Peyramaure, La caverne magique. Le roman de Lascaux, Paris, R. Laffont, 1986, p. 247-248. Publié une première fois en 1963 sous le titre La fille des grandes plaines.

13 Jean Rouaud, La splendeur escamotée de frère cheval, Grasset, 2018, p. 89.

14 Maylis. de Kerangal, op. cit, p. 269 et p. 285.

15 Héloïse Guay de Bellissen, op. cit, p. 111.

16 Gilles Vincent, op. cit, p. 71.

17 André Malraux, Antimémoires, Paris, Folio, 1976, p. 595-597.

18 Héloïse Guay de Bellissen, op. cit, p. 144. Simon Coencas a été interné à Drancy en 1942, à l’âge de 15 ans, parce que juif.

19 Héloïse Guay de Bellissen, op. cit, respectivement p. 96, p. 99 et p. 20.

References

Electronic reference

Pascal Semonsut, « Lascaux revisitée par le roman ou la démonstration de « l’éternité du vrai » », Revue d’histoire culturelle [Online],  | 2022, Online since 09 mai 2022, connection on 01 décembre 2022. URL : http://revues.mshparisnord.fr/rhc/index.php?id=1558

Author

Pascal Semonsut

Docteur en histoire de Paris IV-Sorbonnepascal.semonsut@laposte.net