Stéphane Olivesi et Anne-Claude Ambroise-Rendu (dir.), Patrimoines et patrimonialisation. Les inventions du capital historique (XIXe-XXe siècles)

Grenoble, Presse universitaire de Grenoble, 2021

Bibliographical reference

Stéphane Olivesi et Anne-Claude Ambroise-Rendu (dir.), Patrimoines et patrimonialisation. Les inventions du capital historique (XIXe-XXe siècles), Grenoble, Presse universitaire de Grenoble, 2021, 351 p.

Editor's notes

Anne-Claude Ambroise-Rendu est membre du comité de rédaction de la RHC.

Text

Fruit du séminaire organisé au Comité d'histoire du ministère de la Culture et du Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines (E.A. 2448) de l'Université de Saint-Quentin-en-Yvelines et publié grâce à leur soutien, cet ouvrage comprend une grande variété de contributions. Sa dense introduction méthodologique situe les nouvelles orientations d'étude du patrimoine dans la perspective des sciences humaines et sociales et des théories de la communication : elles « ne se contentent pas de traiter du patrimoine matériel ou immatériel, particulier ou spécifique, connu ou inconnu, passé ou présent, pour établir une sorte de catalogue général. » (p. 7) mais s’efforcent de saisir « le patrimoine sous la forme d'un capital historique qui conduit à analyser les processus de patrimonialisation comme des entreprises de mise en lumière du passé afin de mettre en valeur le présent » (p. 9). Elles résolvent ainsi partiellement l'énigme marxienne de l'accumulation du capital historique dans l'invention et la mobilisation du capital historique. L'ouvrage vise à démontrer que « ce capital est d'ordre symbolique, par lequel, de manière performative, le verbe fait advenir la valeur, ce capital primitif facilite et rend ensuite possible la mobilisation d'autres formes de ressources au premier rang desquelles les ressources financières ».

L'ensemble des quatorze contributions offre un panorama quasi global des « patrimoines et patrimonialisations » qui se joue ici des disciplines, de leurs méthodes, et de leurs objectifs professionnels, pédagogiques, scientifiques, au profit « d'une mise en récit d'un passé dont la réalité n'est ni univoque, ni toujours clairement établie ». Processus en phase avec l'heure « du storytelling » où les articles proposent d'analyser « la genèse des formes du capital historique, capital primitif au regard du processus de valorisation ». Ce processus relève aussi de la transmission de réalités matérielles ou immatérielles qui, « longtemps dépourvues de valeur, font à présent l'objet d'un investissement symbolique permettant de les transformer en capital ». Sans tomber dans l'écueil des studies propres au monde anglo-saxon de la recherche, A.C. Ambroise -Rendu reconnaît l'intérêt des heritage studies qui « autour du domaine d'étude, balisé empiriquement, vaut mieux que certains découpages disciplinaires » (p. 10). Ainsi les enjeux et les effets de la mise en patrimoine sont-ils examinés du point de vue critique, tandis que les processus de patrimonialisation et l'histoire sont appelés à maintenir une réflexivité critique sur l'appréhension de ces nouveaux objets (le vivant dans son ensemble, du paysage à la chanson en passant par la gastronomie et les savoir-faire) « afin de ne pas cautionner les visées utilitaires qui président souvent au processus de patrimonialisation. » (p. 11). L'étude de ce processus passe par cinq déplacements du regard : économique, symbolique, ethnologique, anthropologique, le cinquième se définissant comme critique et anti-utilitariste (p. 13-14).

Les intervenants qui répondent à ce questionnaire théorique se répartissent en trois groupes. Les premiers traitent des enjeux publics et politiques du processus de patrimonialisation. Line Touzeau-Monglare s'interroge sur « Le droit soutien ou frein à la patrimonialisation ? » (p. 23-38). Traité du point de vue actuel d'après les textes officiels et les répertoires juridiques, le droit du patrimoine est envisagé comme outil de gestion, d'extension du patrimoine fondé sur l'intérêt défini comme « notion accueillante ». N’oublions cependant pas que le droit est le fondement historique de sa constitution et la condition de son devenir comme bien d’intérêt national et propriété publique au titre de la valeur d'art et d'histoire. C'est à ce titre que le patrimoine est classé et protégé comme monument historique, artistique, ethnologique et paysager : l’intérêt, manifesté par « la surveillance de tous les bons citoyens » (p. 23) n’est peut-être pas un concept juridique suffisant pour définir le rôle du droit du patrimoine ... Hugues Bonnefon (« Concilier protection du patrimoine et aménagement du territoire. L'archéologie préventive saisie par son système politico-administratif », p. 39-60) fait l'explication du texte de l'article L. 522.1 du code du patrimoine, issu de la loi Carcopino de 1941, modifiée par la loi relative à l'archéologie préventive de 2001. Steve Hagimont (« L'usage politique du patrimoine naturel. Retour sur les résistances à la création d’un parc national (Ariège, 1964-1981) », p. 61-79) montre que depuis la loi sur la protection des sites et des paysages pittoresques de 1906, la loi du 22 juillet 1960 et celle créant les parcs régionaux en 1967 ont eu deux objectifs contradictoires : la lutte contre l'industrialisation d'une part, et la lutte contre la désertification et le refus de la modernisation d'autre part. Après la loi du 9 janvier 1985, une nouvelle stratégie économique et politique promeut l'auto-développement qui répond à la décentralisation régionale et la nature devient capital historique en devenir. Le patrimoine naturel n'est plus protégé pour ce qu'il a été mais pour les besoins du marché et la mise en concurrence des territoires entre eux. La fabrique politique et locale d'un patrimoine mondial est abordée par Elsa Martin (« La fabrique politique et locale d'un patrimoine mondial. La Cité épiscopale d'Albi », p. 81-97) analyse sur le long terme la politique de transfert des valeurs d'art et d'histoire d'un monument historique du patrimoine national, en valeur économique et touristique d’un patrimoine mondial universel et symbolique. Sont évoqués longuement à ce propos l'œuvre des maires successifs d’Albi pour obtenir l'inscription sur la liste UNESCO, puis sur celle du patrimoine mondial.

L’étude historique d’Adama Djigo (« Patrimoine national et patrimonialisation du Sénégal (XIXe-XXe siècles). Discours, pratiques et enjeux », p. 99-125) est particulièrement remarquable. Il montre que si la genèse de la fabrique patrimoniale était liée depuis 1937 à la propagande coloniale, cette fabrique doit maintenant s’accorder au récit national. Très érudit, cet article développe tous les aspects de cette fabrique après l'éclatement de la Fédération du Mali en 1960 et la création de la République du Sénégal par Léopold Sédar Senghor. Entre 1960 et 1980, 48 ensembles de sites et monuments historiques ont été répertoriés par le ministère de la Culture. Entre 1980 et 2000 la liste enregistre 115 éléments, après 2000 les classements s'accélèrent, enregistrant 425 ensembles en 2015 : ils constituent une véritable ressource économique, sauvegardent la mémoire identitaire et prennent en compte les innovations patrimoniales.

Pour Philippe Blanchet (« Faire des langues un patrimoine ? Enjeux et problèmes au regard des langues dites ‘régionales’ en France », p. 127-151) la question des langues régionales est un « sujet » et non un « objet ». Le processus de patrimonialisation des langues « régionales » dans la politique linguistique repose sur une définition par leur historicité d'usage et leur ancienne territorialisation : ceci est en accord avec les critères de la « charte européenne des langues régionales et minoritaires » et instaure la notion de « langues de France ». Créée en 1989, la délégation générale de la langue française au ministère de la Culture est dirigée par Bernard Cerquiglini. Il sera l’auteur du rapport de 1999, réponse aux objectifs de la charte européenne. Les langues de France seront traitées comme les autres patrimoines culturels, en tant que « patrimoine culturel immatériel » reconnu par l'UNESCO. Ce processus, longuement analysé depuis les interprétations contradictoires de l'ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 dont les articles 110 et 111 établissent l'officialité du français dans l'ensemble du royaume, conclut qu'une patrimonialisation est toujours une politique linguistique.

La seconde partie concerne la valorisation économique et symbolique du patrimoine ainsi que la mise en visibilité sociale qui résulte de ces processus constituants. Laurent Delmas et Vincent Génonimi (« Patrimoine et développement soutenable : enjeux et défis du tourisme », p. 155-176) examinent l'économie du patrimoine, qui suppose sa transmission aux générations futures, comme une dimension de la richesse totale. Cette dernière recouvre quatre dimensions : le capital produit (économique), le capital naturel (renouvelable ou non) le capital humain (y compris la main d'œuvre) le capital immatériel, ancrées dans une histoire et un territoire qui confèrent au patrimoine son caractère unique. Très pointue, cette démonstration est visuellement résumée par des croquis des schémas et des diagrammes qui concrétisent son caractère abstrait et se conclut par un tableau typologique assez complexe. Pour sa part, Stéphane Olivesi (« Les inventions du patrimoine vitivinicole », p. 177-204) part de l’observation que « l’innovation ne permet guère de valoriser la production contrairement à la tradition ». En fait, la réalité historique balaie cette mythologie commerciale. L'innovation se doit donc d'être ancrée dans le passé et se présenter comme redécouverte, réappropriation de ce qui avait été oublié, occulté, négligé. Il s'agit ici de démontrer que le principe de la connaissance historique est à réinventer en ce qui concerne le patrimoine vitivinicole. C'est par la valorisation du terroir qui implique la reconnaissance du patrimoine ampélographique et la recherche du patrimoine génétique perdu qu'elle se fera. Conserver ou inventer ? C'est la question que se pose Philippe Le Guern (« L'animal d'élevage comme nouvel objet patrimonial en Bretagne », p. 205-239) à propos de la patrimonialisation de l'animal de rente, telles que les races ovines « Landes de Bretagne » et « Ouessant ». Cette dernière est longuement analysée à partir d'entretiens avec un zootechnicien à l'écomusée du pays de Rennes (ferme de la Bintinais). Xavier Nerrière (« Photographie populaire, photographie ouvrière, photographie militante. Le passé recomposé », p. 241-266) explore la recomposition du passé à partir d'expositions organisées au Centre Pompidou en partenariat avec l'Université de Paris-Nanterre et à partir d'archives conservées par le Centre d’histoire du travail de Nantes. Il propose de définir des « modèles » pour appréhender la photographie populaire et/ou militante, intitulés « cadrans », spécifiques des pratiques des amateurs, des militants, des professionnels, et étaye sa démarche par de nombreux exemples, longuement commentés et classés en diverses catégories.

La troisième partie traite de la patrimonialisation des biens symboliques. Sophie-Anne Leterrier (« Les chansons populaires de la métropole lilloise au XIXe siècle : un angle mort du patrimoine musical ? », p. 269-278) part d’une citation de Madeleine Rebérioux au sujet du Creusot (« Existe-t-il, a-t-il jamais existé une culture ouvrière ? ») qu'elle reprend à son compte, et présente ces chansons en patois comme un patrimoine vivant de la classe ouvrière pour lequel elle désire une reconnaissance et une valorisation plus tangibles. De son côté, Arnaud Baubérot (« Le rock est-il un patrimoine comme les autres ? Enjeux et débats autour de la muséification de la musique et de la culture rock », p. 305-322) pose une question initiale : « Que peut-donner à voir la musique ? ». Commentant, différentes manifestations anglo-saxonnes et les programmes du musée spécifique intégré à la Philharmonie de Paris, il poursuit sa démonstration par le compte- rendu de diverses expositions. Entre ces deux articles, l’exposé historique érudit et très documenté de Anna Trespeuch Berthelot (« Les mues de l'Internationale situationniste », p. 279-304) est centré sur la personnalité, l'œuvre et les archives de Guy Debord (1931-1994). L’analyse montre les contradictions et les ambiguïtés d’une patrimonialisation de ce mouvement pour lequel la patrimonialisation est l’un des mécanismes aliénants caractéristiques de la société du spectacle. Classées en 2009 « Trésor national », après un long processus de légitimation du mouvement situationniste, les archives personnelles de Guy Debord ont fait l'objet d'une institutionnalisation muséale (exposition, catalogue au Centre Pompidou), éditoriale (rééditions de ses ouvrages), universitaire (en France et à l'étranger) et économique (avec un marché international des archives situationnistes après 2000). Il en ressort que la pensée de Guy Debord est classique et ne relève pas d'une contre-culture. La réévaluation de son œuvre qui la rend « académisable » est un paradoxe dénoncé par ses disciples révolutionnaires.

Le processus historique de patrimonialisation du cinéma français paraît plus harmonieux. Depuis ses origines techniques et industrielles au XIXe siècle, le cinéma français connaît une valorisation artistique et esthétique incomparable au XXe siècle. Stéphanie Louis (« Une combinaison de regards. De la patrimonialisation du cinéma en France au XXe siècle », p. 323-343) l’analyse avec rigueur, interprétant cette patrimonialisation comme une voie triomphale et complète concernant tous les types de matériels (ouvrages, films, costumes, décors, accessoires, publicités, archives), comme toutes les catégories de professionnels et d'espaces, recensés, classés et conservés du point de vue historique, culturel, scientifique ou artistique. Considérée comme processus légitime depuis son internationalisation économique et sociale remontant aux différentes expositions universelles de 1900, 1925, 1937 à Paris, la patrimonialisation du cinéma intéresse aussi les domaines pédagogique, éducatif et politique, qui le voient comme source historique. À ce titre, le désir d'en conserver les richesses suscite l’intérêt de nombreux collectionneurs et donateurs qui s'investissent dans des programmes muséographiques, tels le banquier et philanthrope Albert Kahn (1908-1931), l'industriel Gaumont, et le collectionneur Jacques Doucet qui en 1927 enrichit sa prestigieuse bibliothèque d'une collection de cinéma. Le processus de patrimonialisation se précise à l’exposition universelle de 1937 avec la création de la cinémathèque. Toutes les étapes historiques de cette institutionnalisation sont examinées jusqu'à nos jours où se développent les activités et les domaines de la cinéphilie, de la restauration des films et des matériels, de l'histoire du cinéma, de l'inventaire rationalisé, de l'extension documentaire, et des phénomènes d'appropriation et de réinvention locale de la France. Cette formidable réussite du patrimoine cinématographique conclut cet ouvrage passionnant et innovant qui a brassé toutes les strates du patrimoine matériel et immatériel considéré comme capital historique du XIXe au XXIe siècle.

References

Electronic reference

Marie-Claude Genet-Delacroix, « Stéphane Olivesi et Anne-Claude Ambroise-Rendu (dir.), Patrimoines et patrimonialisation. Les inventions du capital historique (XIXe-XXe siècles) », Revue d’histoire culturelle [Online],  | 2022, Online since 20 avril 2022, connection on 01 juillet 2022. URL : http://revues.mshparisnord.fr/rhc/index.php?id=1197

Author

Marie-Claude Genet-Delacroix

Professeur émérite à l'Université Champagne-Ardenne