Marion Brétéché et Héloïse Hermant (dir.), Parole d’experts. Une histoire sociale du politique (Europe, XVIe-XVIIIe siècles)

Rennes, PUR, 2021

Bibliographical reference

Marion Brétéché et Héloïse Hermant (dir.), Parole d’experts. Une histoire sociale du politique (Europe, XVIe-XVIIIe siècles), Rennes, PUR, 2021, 310 p.

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Rien de plus inévident que la définition de l’expertise, et plus encore dans une perspective historique. On le pressent en ouvrant ce livre, on en est convaincu en le refermant. Est-ce à dire que les auteurs de ce volume ont fabriqué un concept inopérant historiquement et cherché l’expertise là où elle n’existait pas à l’âge moderne ? Certes non, au contraire. L’ensemble des contributions prend bien soin de situer les carrières et les itinéraires des personnages étudiés dans un champ lexical ouvert, celui du conseil, de la diplomatie, des « affaires », de « l’antichambre » (p. 289) et éventuellement de l’expertise, et se donne la liberté de conclure, selon les cas, qu’ils sont ou ne sont pas des experts. Cette prudence suffirait à elle seule à rendre cette enquête collective exemplaire. Elle l’est aussi par d’autres aspects.

Qu’est-ce que l’expertise ? Il s’agit à la fois d’une procédure et d’un système d’interactions conférant des moyens d’action au gouvernement. Il faut donc « situer l’expert ou le dispositif d’expertise dans un rapport dynamique aux institutions auxquelles ils sont reliés d’une façon ou d’une autre, parfois de façon lâche ou conjoncturelle » (p. 17). Cette règle posée, l’histoire de l’expertise politique emprunte, et à raison, à celle des sciences et des techniques, des professions, des pouvoirs, de la justice, tant « l’expert se situe quelque part entre le savant et le politique » (p. 11). Le choix de la période moderne paraît judicieux, puisqu’elle voit le renforcement des États centralisés et l’émergence d’une théorie et d’une praxis du pouvoir, la bureaucratisation des monarchies, le développement des écritures grises, l’amplification et la diversification de l’action publique. L’ensemble de l’ouvrage tient la promesse de cette richesse annoncée en cumulant approche biographique, archéologie des « papiers » et des archives produites par l’expertise, et traces de sa réception par les pouvoirs qui l’ont commanditée, reniée ou détournée.

C’est une véritable galerie de portraits qui s’ouvre au lecteur, assortie de critères pour juger de l’existence ou non d’une expertise associée à ces individus. Antoine de Laval, Juan de Ibarra, expert au « rôle incertain et mouvant » (p. 76) dont l’action se fonde sur « l’agrégation informelle de fonctions et de compétences », Cabart de Villermont qui a su « capitaliser sur sa réputation et sur son inscription sociale », Diego de Saavedra Fajardo, Gerlach Adolph von Münchhausen, entre autres, s’avèrent des experts auprès de leurs princes, mais pour des raisons différentes : le prestige de lettres qui permet de produire des preuves de loyauté ; l’habileté sociale et la « capacité à agir, pour le prince, dans un contexte institutionnel, politique et social spécifique et complexe » (p. 178) ; la maîtrise des circuits de publication ; la capacité à collecter l’information et à en déterminer la valeur au sein des rapports de force dans les bureaux du pouvoir ; les compétences rédactionnelles aussi. Ainsi, l’expertise première des « agents d’affaires » dépêchés par les assemblées provinciales pour négocier à Versailles à la fin du XVIIIe siècle est tout simplement l’aptitude à identifier les circuits de diffusion, les personnes influentes, et à accéder directement aux ministres (Marie-Laure Legay).

Mais, dans l’entourage d’Henri IV, de Philippe II d’Espagne, des bureaux de la Marine, des ambassades d’Europe comme dans les ministères de l’électorat de Hanovre tour à tour étudiés ici (entre autres), il n’est pas suffisant d’avoir la compétence et l’expérience ; il faut aussi se faire reconnaître comme expert. À ce titre, l’apparence est soignée : l’expert se reconnaît visuellement à son vêtement, sa voix, à sa manière d’engager son corps dans les relations qu’il noue. Le corps de l’expert connaît une homogénéisation certaine au cours des XVIe et XVIIe siècles, comme le montre Saul Martinez Bermejo. L’insistance des traités de civilité, de la littérature et des sources de la pratique sur la brièveté du propos des experts est intéressante : elle montre l’autonomisation de l’expertise par rapport à l’érudition. La reconnaissance procède aussi de l’habileté à rendre publique l’action de l’expert. Les exemples croisés de Gabriel de Calloet Kerbrat et de Nicolas de Blégny (Dinah Ribard) montrent que la publication ne sert pas seulement à communiquer, mais aussi à rendre utile ce qui ne l’est pas ; du reste, ces expertises non sollicitées n’ont pas été reconnues, ce qui montre bien que l’activisme n’est pas non plus suffisant. Se faire reconnaître, c’est parfois jouer les pouvoirs les uns contre les autres. L’expertise en matière de finances dans l’Espagne du XVIIIe siècle prend appui sur les élites éclairées et les premiers avatars d’une « opinion publique » contre les pouvoirs traditionnels et hostiles à une réforme, notamment les potentats locaux. Se faire reconnaître, c’est aussi trouver des appuis, des recommandations, la validation d’une connaissance discriminante sur fond d’organisation morale des savoirs, comme le montre la reconnaissance ratée de l’expertise de William Playfair, premier statisticien de l’histoire, dont l’introduction à Paris en 1787 se solde par un échec (Jean-François Dunyach). Se faire reconnaître, enfin, c’est détenir moins des connaissances que des informations susceptibles de peser dans la décision politique. Cette enquête sur l’expertise rejoint les questionnements actuels sur la fabrique des nouvelles et leur rapport avec l’action publique.

Mais il y a autant d’experts en succès que d’experts malmenés et méprisés dans cet ouvrage, ou progressivement mis sur la touche, à l’instar des confesseurs des rois, qui doivent céder le pas à l’expertise juridique quand l’expertise théologique perd du terrain sur certains sujets sensibles, comme la guerre ou l’impôt. Comme le souligne Nicole Reinhardt, il existe une « tension permanente entre d’une part, le potentiel théologique du confesseur et de l’autre, l’espace mal défini dans lequel il naviguait » (p. 259). Pour ceux qui réussissent à s’imposer, « l’expertise devient […] du fait de son institutionnalisation officielle et de sa régularité dans le temps, non seulement une action utile au politique, mais aussi une action politique dans la configuration des arts et des techniques de l’époque moderne », comme le fait remarquer Robert Carvais à propos des architectes et métiers du bâtiment au XVIIIe siècle (p. 131). L’expertise ainsi légitimée devient productrice de normes. La compétence et les savoirs ne suffisent pas ; ce qui compte, c’est l’intelligence politique.

L’enquête ainsi restituée appelle quelques remarques et quelques limites. D’abord, le déséquilibre chronologique : le XVIe et surtout XVIIe siècles sont survalorisés, le XVIIIe siècle relativement négligé alors que l’expertise prend probablement un tournant à ce moment. Ensuite, le portrait de groupe qui ressort de cet ouvrage, lié au choix presque systématique de l’approche biographique, met davantage en valeur les singularités que les points communs entre tous ces individus. Enfin, de l’aveu même des coordinatrices de ce volume (p. 295), l’expert est une figure extrêmement volatile ; elle n’existe pas en tant que telle, elle est produite par les circonstances. Si la grande majorité des contributions assument la fragilité de cette hypothèse de travail et réfléchissent méthodiquement à ce qui fait l’expert, en particulier ses lieux spécifiques d’action, quelques textes paraissent un peu loin du sujet. Les humanistes espagnols écrivant sur la vertu de prudence ou La Perrière sont-ils vraiment des experts ?

Il s’agit donc d’un livre important, tant par l’ampleur de la problématique que par la manière de l’aborder. Il est à souhaiter que des prolongements en mettent en évidence toute la fécondité et la capacité à incuber de nouveaux travaux.

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Fabienne Henryot, « Marion Brétéché et Héloïse Hermant (dir.), Parole d’experts. Une histoire sociale du politique (Europe, XVIe-XVIIIe siècles) », Revue d’histoire culturelle [Online],  | 2022, Online since 20 avril 2022, connection on 01 décembre 2022. URL : http://revues.mshparisnord.fr/rhc/index.php?id=1193

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Fabienne Henryot

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