David Colon, Les Maîtres de la manipulation. Un siècle de persuasion de masse

Paris, Tallandier, 2021

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David Colon, Les Maîtres de la manipulation. Un siècle de persuasion de masse, Paris, Tallandier, 2021, 348 p.

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Dans cet ouvrage de synthèse passionnant, David Colon, professeur d’histoire à Sciences Po Paris, déjà auteur en 2019 de Propagande pour lequel il avait reçu deux prix, expose vingt itinéraires de personnages, classés de manière chronologique – tous des hommes, et essentiellement des Anglo-Saxons – qui ont, au cours du XXe ou du début du XXIe siècle, œuvrés à influencer l’opinion publique de manière massive, que ce soit pour des objectifs publicitaires ou politiques, les deux étant souvent liés.

Le premier exemple de ces professionnels de la manipulation est l’Américain Ivy Lee, spécialiste des relations publiques, qui, en avril 1914, a pris la défense de John D. Rockefeller qui avait ordonné un massacre de mineurs grévistes dans le Colorado. N’hésitant pas à multiplier les communiqués de presse mensongers, Ivy Lee a diffusé la fausse information selon laquelle le massacre aurait été commis par des agitateurs syndicalistes et a lancé des calomnies sur les ouvriers meneurs de cette grève. Pionnier des relations publiques, et influencé par le Français Gustave Le Bon et sa Psychologie des foules (1895), Ivy Lee a été l’inventeur de la propagande d’entreprise et a réussi le tour de force de faire apparaître Rockefeller non comme un grand patron exploiteur mais comme un philanthrope. Il est aussi, montre l’auteur, le « père du lobbying industriel », étant le premier à avoir recours à des associations professionnelles afin de faire valoir les intérêts des grands industriels auprès du grand public. Farouche anti-communiste, il va ensuite rencontrer Mussolini, puis Goebbels et Hitler !

Trois ans plus tard, en pleine Première Guerre mondiale, en 1917, le journaliste américain George Creel est nommé par le président Wilson à la tête du Committee on Public Information, devenant « ministre de la Propagande ». À ce poste il s’attelle avec succès, à « vendre » l’entrée en guerre des Etats-Unis à la population, au moyen d’articles et de photos dans les mass media ainsi que de bandes dessinées et de conférences (il parvient à recruter 10 000 conférenciers, essentiellement bénévoles).

En 1928, le publicitaire américain Edward Bernays, né à Vienne et neveu de Freud, utilise les apports de la psychologie et de la psychanalyse (à la consternation de son oncle) pour devenir le « maître de la psychologie de masse », un grand manipulateur d’opinion publique, au profit de l’industrie du tabac. Il convainc ainsi les femmes que fumer dans la rue est sexy (la cigarette étant un symbole phallique dans leur bouche). Anti-communiste convaincu, il réalise de la propagande pro-américaine dans les pays où les États-Unis fomentent des coups d’État, comme au Guatemala au début des années 1950, et où les États-Unis interviennent militairement, comme au Vietnam dans les années 1960, n’hésitant pas à calomnier les communistes. D’autres grands maîtres américains de la manipulation comme Ernest Dichter se situent comme Bernays entre psychanalyse, publicité, économie et politique. Ainsi, dans cette lignée, quarante ans plus tard, en 2003, l’économiste américain Richard Thaler inventera le « nudge » (« coup de pouce »), manière d’influencer inconsciemment le consommateur et le citoyen.

La manipulation a été également utilisée, massivement, par les nazis. À partir de 1933, Goebbels, ministre de la Propagande de Hitler, fait de l’écoute de la radio une « obligation politique d’État », et manie l’art du slogan, inventant le mot d’ordre : « Ein Volk, ein Reich, ein Führer ! » (« un peuple, un empire, un guide ! »).

L’ouvrage présente à la fois des personnages célèbres et des acteurs de l’ombre : ainsi, un chapitre est-il consacré à Walt Disney et montre bien son ambivalence. Disney a en effet dès 1941 réalisé toute une série de dessins animés patriotiques, faisant de la propagande en faveur du combat des Alliés contre l’Axe. Mais en même temps le même Disney était antisémite et fasciné par le nazisme, ce qui peut se percevoir en filigrane dans nombre de ses dessins animés. Il a d’ailleurs reçu à bras ouverts Leni Riefenstahl, la cinéaste d’Hitler, dans son studio en 1938, et s’est ensuite distingué par un féroce anti-communisme, n’hésitant pas à dénoncer des communistes pendant la période des persécutions maccarthystes. Moins sulfureux est le cinéaste Frank Capra, qui réalise des films de propagande patriotique pendant la guerre, comme la série de sept films « Pourquoi nous combattons » entre 1942 et 1945, diffusés massivement aux soldats engagés dans les forces alliées, et exerçant un réel impact sur eux.

Si la plupart des hommes présentés par l’auteur sont des Anglo-Saxons, et essentiellement des Étatsuniens, une exception notable est le Chinois Lin Biao, ministre de la Défense de Mao dans les années 1960, qui a eu l’idée du « Petit Livre rouge », recueil des pensées de Mao, diffusé à partir de 1964. Ce petit recueil, qui contient des slogans marquants, a eu un succès phénoménal : traduit en 36 langues, il a été imprimé à plus d’un milliard d’exemplaires et a séduit les jeunes, largement au-delà les frontières de la République populaire de Chine. En effet, dans le sillage des mouvements de mai 68, le « Petit Livre rouge » est devenu un accessoire indispensable aux étudiants d’extrême-gauche, des campus californiens jusqu’à la Sorbonne.

David Colon consacre également 20 % du volume de son livre au XXIe siècle, qu’il inaugure avec le phénomène Facebook, application créée par Mark Zuckerberg, et qu’il qualifie d’« empire de la manipulation des masses ». Il note, précision révélatrice, que la mère de Zuckerberg était psychiatre et que Mark Zuckerberg lui-même a choisi la psychologie comme matière principale à Harvard. Il montre que Facebook cherche à surveiller, à prédire, et à influencer les comportements de ses utilisateurs ; ainsi, le réseau fait entrer ses utilisateurs dans « l’âge du capitalisme de surveillance ». Il est devenu « le plus grand laboratoire comportemental du monde », faisant de ses abonnés des produits dont les données personnelles sont marchandisées et sources de profits. De plus, Facebook s’est souvent fait le vecteur d’une propagande xénophobe, réactionnaire et haineuse, comme par exemple en Birmanie où il a relayé nombre de messages de haine envers des minorités.

David Colon termine son panorama avec le réseau « Cambridge Analytica » créé par Steve Bannon en 2013 et par la chaîne Fox News au service de Trump dès 2016 ; son livre conclut sur les enjeux futurs, à savoir le risque inquiétant de voir l’intelligence artificielle régir nos comportements futurs.

Au total, ce livre est captivant car il révèle de manière remarquable l’enchevêtrement entre politique, économie, publicité et psychologie. À sa lecture, on prend conscience avec acuité du caractère liberticide de ces techniques de propagande, et de leur imbrication avec les intérêts du libéralisme économique.

References

Electronic reference

Chloé Maurel, « David Colon, Les Maîtres de la manipulation. Un siècle de persuasion de masse », Revue d’histoire culturelle [Online],  | 2022, Online since 15 mars 2022, connection on 01 décembre 2022. URL : http://revues.mshparisnord.fr/rhc/index.php?id=1156

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Chloé Maurel

SIRICE

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