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Les horizons prothétiques prochains et lointains : vers quels degrés d’incorporation pour quelles définitions de l’humain ?Distant and near prosthetic horizons : towards what degree of embodiment for what definitions of the human ?

Axel Guïoux et Évelyne Lasserre
septembre 2019

Index   

Texte intégral   

1Ce numéro de Cultures-Kairós propose d’interroger le concept de prothèse au travers de quelques-uns de ses usages et de ses acceptions1. Il ne s’agira pas d’en épuiser la signification mais bien d’en souligner la polysémie. S’il reste au prime abord ramené à un référent médical, il demeure cependant un objet polymorphe que les sciences sociales et en particulier l’anthropologie n’ont eu de cesse de questionner de manière plus ou moins directe afin de creuser de manière plus large les relations entre corps, environnement et technique.

2Le terme « prothèse » nous renvoie en effet d’emblée à une incertitude. Il traduit tout autant un imaginaire social des usages du corps que des discours technologiques le concernant. Ne parle-t-on pas de manière parfois excessive de « prothèse greffée » à l’oreille afin de signifier l’usage intensif du Smartphone ? L’utilisation d’un véhicule (de la voiture, à la trottinette, au vélo à assistance électrique en passant par un gyropode…) peut-elle être considérée comme le recours à une « prothèse de transport » visant à pallier une carence physiologique par un gain de vitesse et d’efficacité ? Un dispositif de Réalité Virtuelle peut-il être vu comme une « prothèse perceptive » permettant l’immersion dans un univers virtualisé ? Une poche de stomie comblant une fonction défaillante d’un-e patient-e ayant subi une intervention viscérale peut-elle être appréhendée comme une « prothèse digestive » palliative2 ? Ces robots-serveurs, pilotés de chez eux par des personnes en situation de handicap, évoluant dans un café ouvrant prochainement à Tokyo, peuvent-ils être saisis comme des prothèses de travail pour employés empêchés3 ?

3Cette prolifération sémantique redouble l’étymologie du reste très incertaine du terme. Etymologiquement, « prothèse » renverrait au grec « prothesis »/« prosthesis » signifiant quelque chose de spatialement distinct (qui se tiendrait au devant), ayant une finalité de remplacement (au-devant « pour » remplir une fonction additive). Le signifiant « thesis » renverrait, lui, au fait de poser quelque chose : la « pro-thèse » serait à la fois un ajout, une adjonction, proche et distante, placée tout autant au-devant que sur le support l’accueillant. Quant à sa stricte acception médicale et fonctionnelle, la prothèse définirait un objet remplaçant un membre amputé ou une fonction manquante du corps.

4Partant, le terme déploie tout un champ métaphorique évocateur d’un objet à la fois prochain et lointain, distant et intimement présent. Il résonne nécessairement avec l’ensemble des réflexions en sciences humaines qui se sont intéressées aux relations entre humain, technique et environnement. Ici, l’artefact, saisi comme présence distincte mais appropriable par le corps et les gestes, deviendrait ce prolongement technique permettant d’interagir plus efficacement avec le contexte environnant. Ainsi, en pointant la projection techno-logique que permettrait l’outil (Leroi-Gourhan), les processus d’ « individuation » et de « transduction » (Simondon), l’extension d’un « autrui généralisé » et qui engloberait tout autant le sujet interagissant avec les autres que l’extension matérielle de l’environnement objectif (Mead), les ajustements plus ou moins accordés entre humains et non-humains (Searles), les effets d’une « synthèse corporelle » palpitant au gré des usages qui configurent sans cesse nos techniques du corps (Warnier), les contours d’une « trame sans couture » liant culture, matérialité et technologie (Cresswell), les phénomènes de « médiation » qui insèrent toutes techniques et technologies dans un contexte donné (Verbeek), phénomènes nécessitant de facto la mise en œuvre d’un « tournant ontologique » pour les sciences sociales (Keck, Regehr, Walentowitz), ces approches, exemplifiées ici de manière non-exhaustive, se rejoindraient sur un point : utiliser un artefact dans une perspective de modification d’une situation est sans cesse vecteur d’un effet à double sens. L’usage est toujours centrifuge et centripète. L’objet nous modifie en même temps que nous le modifions de par nos usages. Par conséquent si le prolongement voire la substitution par l’outil peuvent être perçus comme une forme d’allant de soi anthropologique, ce prolongement/substitution impliquerait-il la saisie évidente d’une modification positive, méliorative des liens entre objets, intentions et interactions ? En d’autres termes, toute relation outillée à l’environnement peut-elle être considérée comme la résultante d’une amélioration prothétique ?

5A l’instar de ce que souligne Nicolas Le Dévédec, cette conception serait assez ancienne dans l’histoire des idées philosophiques occidentales. André Leroi-Gourhan voyait déjà dans l’outil (du silex à la pelleteuse) le prolongement amélioré d’une fonction humaine. Plus récemment, Roger Clarke a envisagé cette relation outillée engageant le corps du sujet humain et son environnement comme la marque d’une prothétisation généralisée traduisant tout autant un principe de palliation que d’amélioration croissante. Dans cette logique d’incorporation et d’intimisation des artefacts techniques, tout fait prothèse, même s’il faut veiller, selon l’auteur, à rester attentifs aux degrés d’intégration, de proximité, aux finalités d’usages (un usage médical diffère d’un usage récréatif ou pratique) et aux capacités d’agencements, d’arrangements qu’impliqueraient nos corps-à-corps ordinaires avec les objets techniques : il est possible de sortir d‘une voiture, de retirer un casque de téléphone ou encore une prothèse auditive amovible4. Cette action se complique dans le cas d’un pacemaker, d’un appareil à dialyse ou d’une prothèse de hanche qu’on ne peut pas ôter, retirer ou replacer au gré de ses choix et envies…

6La conception généralisante d’un corps modifié, augmenté, amélioré a atteint son acmé avec les théorisations de la cyborgisation (Gray). Elles aboutissent aujourd’hui à deux conceptions radicalement opposées dont les limites tant heuristiques que théoriques doivent être examinées avec sérieux. D’un côté, le postulat d’une post-humanité sans reste qui tracerait les contours d’une progressive remise en cause de la définition historique de l’humain. Selon cette perspective, à force d’ajouts, de prolongements, de modifications, de suppléances et d’augmentations, l’individu ou plus précisément le corps de l’individu aurait muté, changé de nature. Virtualisé, dématérialisé, décontextualisé, désincarné, le corps du sujet contemporain s’ouvrirait à tous les possibles hybrides, à tous les devenir mutants. Selon ce point de vue, cet horizon de la mutation généralisée, d’un post-humain illimité traduirait la survenue d’un point de non-retour. Il marquerait l’advenue d’une dégradation inéluctable voire d’une perte définitive d’une supposée nature humaine fondamentale. Au corps virtualisé, méga-prothésé, il conviendrait alors d’opposer la forme d’un Vivant transcendant qui garantirait, tel un horizon éthique indépassable, une vigilance redoublée à l’égard de tous les processus visant à en altérer la supposée essence.

7De l’autre, pour les tenants d’un techno-prophétisme sans reste, il serait impératif de faire au contraire feu de tout bois. Le post-humain apparaîtrait moins comme une marche inéluctable vers la perte et l’effacement de l’humain, que comme une formidable opportunité de désaliénation et de dépassement des conditions imposées par les limites bio-physiologiques5. La condition humaine serait une maladie mortelle qu’il s’agirait de prévenir par la perfectibilité et le dépassement contenu en germe dans le progrès toujours en marche du processus scientifique. La futurologie post-humaniste, reprise par les postulats trans-humanistes, ouvrirait sur la perspective d’un outre-corps libéré des contraintes matérielles et biologiques permettant l’advenue d’une utopie politique affranchie des affres de la maladie et de la mort.

8L’ensemble des contributions réunies ici vont justement, chacune à leur manière, se tenir à distance prudente de ces deux positions maximalistes. En s’inscrivant résolument dans le prolongement d’études de terrain intensives et sensibles, elles tenteront de dessiner les contours de ces horizons prothétiques contemporains en prêtant attention aux situations ordinaires que l’anthropologie et en particulier l’ethnographie, les sciences humaines et sociales en général, permettent d’éclairer. En balayant autant les champs du handicap, de l’esthétique, que celui des subjectivités inscrites dans les processus techniques, elles examineront avec attention quelques-unes de ces situations de médiation qui caractérisent ces corps-à-corps quotidiens inhérents aux usages de ces objets/prolongements, appareillages/outillages pouvant devenir tour à tour substitutifs, palliatifs voire, dans certains cas, mélioratifs.

9Ainsi, Paul-Fabien Groud, en s’intéressant aux vécus du port de prothèses de membre inférieur par des personnes concernées, trace un lien entre corps amputé, culture matérielle et champ du handicap. En recueillant les récits des expériences concrètes d’appropriation de la prothèse en recourant à un dispositif audio-visuel traduisant un engagement constant du chercheur au sein de la population étudiée, il souligne la complexité des ajustements qu’implique l’incorporation d’un artefact qui ne peut se réduire qu’à son unique fonction palliative et fonctionnelle. La prothèse ne fait pas que remplacer ou substituer, elle nécessite l’acceptation parfois difficile d’un nouvel état de corps qui ne pourra jamais ramener l’individu amputé à une situation antérieure de pré-amputation. De fait, la personne devra négocier avec cette entité étrange que concrétise le moignon, trace paradoxale d’une intégrité physique qui désormais fait défaut mais qui reste à reconstruire. Selon cette acception thématisée de manière sensiblement différente par Gary L. Albrecht et Patrick Devlieger sur les vécus de situations de handicap, la présence du moignon signe la disparition du membre mais aussi révèle le début d’un long et progressif processus d’adjonction, en phase d’actualisation, de la prothèse. Le ressort paradoxal du moignon participe justement de cette alternance entre l’absence qu’il implique et la présence de cette forme artefactuelle qu’il va s’agir d’intégrer dans une synthèse corporelle bousculée, en totale redéfinition. Il y a donc du fantomatique lorsque le membre rappelle parfois sa douloureuse présence qui n’est plus à l’amputé-e ; il y aussi de la virtualité en train de s’opérer lorsque ce vide qui n’en est pas tout à fait un doit se faire l’hôte d’un autre artificiel. Pour Paul-Fabien Groud, cet ajustement toujours contrarié traduit une situation d’instabilité sans cesse relancée et variant d’une situation ordinaire à l’autre : la prothèse n’est et ne sera jamais absolument incorporée. Elle ne sera jamais totalement confondue avec un corps qui pourrait renouer avec sa condition précédant la situation de handicap. Elle n’est ni au-dedans ni au-dehors du corps, elle est dans un entre deux que les témoignages recueillis lors de l’ethnographie explorent avec acuité.

10Cette métaphore de l’entre-deux permet par ailleurs à l’auteur de s’interroger sur la place qu’occupe l’observateur/faiseur de film, témoin lui aussi paradoxal à la fois engagé et distant, tout autant dedans que dehors, équipé de cette caméra qu’il est possible d’envisager en partie comme une prothèse mémorielle. L’entretien avec le réalisateur Matthieu Chatellier, présent dans ce numéro, poursuit les ouvertures de cette réflexion en interrogeant précisément, à partir du documentaire « La mécanique des corps » qu’il a réalisé au sein d’un centre de réadaptation en 2016, la place qu’occupent le filmeur et les filmé-e-s. Ainsi, Matthieu Chatellier revient sur les conditions de réalisation de ce film en particulier et sur la nécessaire retenue qui incombe à la saisie des situations traumatiques. Ici, c’est encore les contours fragiles d’un « terrain » partagé entre « filmeur », professionnel-les et personnes concernées qui se dessinent.

11Valentine Gourinat questionne elle aussi les frontières d’une conception trop centrée sur la dimension fonctionnelle de la prothèse en s’intéressant aux imaginaires et techniques de soi qu’elle permet. Partant elle aussi d’observations de terrain au plus proche des usages et récits de personnes concernées mais aussi en s’intéressant aux trames médiatiques dans lesquelles certaines figures contemporaines du handicap s’inscrivent, elle centre sa réflexion sur les limites d’une définition de ce que serait censée être une interprétation univoque de l’ « utilité prothétique ». En d’autres termes, parce que palliative et fonctionnelle, une prothèse est-elle pour autant nécessairement utile pour celui ou celle qui la porte ? En se substituant et en comblant le manque d’un membre, la prothèse fait-elle ici forcément la démonstration implacable de sa nécessité ? La réponse qu’apporte l’autrice à cette question, en s’appuyant à la fois sur des entretiens recueillis mais aussi sur l’exemple emblématique du projet « Phantom Limb Project » impliquant un jeune amputé britannique, reste très nuancée. Une prothèse peut tout à fait répondre à des impératifs médico-fonctionnels concrets mais pour autant perdre tout intérêt pratique aux yeux de la personne amputée car en total décalage avec l’image d’elle-même qu’elle souhaite valoriser. Témoin Miroslav, l’entretenu présent dans le texte, qui se refuse de « sortir » avec un gant prothétique qu’il juge tout simplement hideux. Un gant pratiquement fonctionnel mais cependant inopérant esthétiquement. A l’inverse, dans le cas du jeune britannique précédemment évoqué, la prothèse qui découlera du travail de conception qu’il mènera avec une entreprise de création de « prothèses alternatives » répondra à son attente esthétique d’un dispositif revêtant tous les atours d’un équipement cyborgique mais qui s’avérera totalement inopérant dans les usages et pratiques du quotidien. Dans ce cas précis, l’opérationnalité esthétique se confronte à la mise à l’épreuve de la fonctionnalité physiologique. Si Paul-Fabien Groud insistait de son côté sur le dépassement de la classique dialectique qui opposerait le dedans au dehors, Valentine Gourinat questionne elle l’opposition entre visibilité et invisibilité. Là encore, c’est le référentiel toujours en redéfinition, toujours précaire de l’ « utilité » qui fragiliserait cette distinction. Une prothèse fait-elle la démonstration parfaite de son utilité en échappant aux regards que les personnes dites normales portent sur celles en situation de handicap ? En devenant invisible et donc en invisibilisant la personne qui la porte, la prothèse permettrait alors une anonymisation relative qui, dans un premier temps, déjouerait le stigmate. Mais en effaçant la présence visible du handicap, elle n’efface pas pour autant les effets concrets, physiques de celle ou de celui qui vit avec les contraintes sociales, psychiques et corporelles bien réelles inhérentes à son amputation (fatigue, douleur, etc.). Afin d’en rappeler les effets, la personne peut se voir alors contrainte de se rendre à nouveau visible et donc de subir les effets d’une re-stigmatisation pourtant en partie, dans un premier temps, déjouée. Il n’en reste pas moins que les exemples récents de mise en visibilité médiatique de personnes amputées jouant délibérément sur une mise en scène de soi assumée, détournant ou revendiquant pleinement un imaginaire jouant avec les codes du corps cyborgisé et modifié, permettent là encore de déborder les cadres étroits d’une définition arrêtée de cette notion d’utilité. Lorsque la chanteuse, « unijambiste »6 et performeuse Viktoria Modesta monte sur la scène du Crazy Horse, à Paris, équipée d’une prothèse de jambe en forme de pointe d’aiguille, c’est bien la performance esthétique qui est visée, produisant par là un effet esthésique pouvant, en retour, questionner la place du corps handicapé dans le champ de l’imaginaire social. Cette présence, en mettant en abyme les divers récits visant à dénoncer ou au contraire valoriser le corps cyborgisé, déploie, sans pour autant effacer tous les autres, une narration possible – Valentine Gourinat parle de « métaphorisation » - du corps prothésé. L’entretien à quatre voix effectué avec le tatoueur amputé et prothésé JC Sheitan poursuit à ce titre cette interrogation. Ramené à la suite d’un événement médiatique qui l’a concerné au statut de « tatoueur cyborg », il souligne à ce titre les effets tour-à-tour valorisants, promotionnels mais aussi encombrants et réducteurs que cette appellation a pu susciter. En se réappropriant les effets d’un « buzz » largement repris par les réseaux sociaux, il a pu ainsi détourner la représentation forcément simplificatrice et caricaturale du tatoueur transcendé par la technique prothétique pour réaffirmer, par delà le handicap ou plutôt avec le handicap, sa propre singularité d’artiste.

12Si, comme nous l’avons vu, l’examen attentif des vécus et expériences de la prothèse peut nous conduire à interroger les frontières entre dedans/dehors, visible et invisible, nous demeurons surtout en présence de personnes devant faire avec des artefacts matériels. Les relations envisagées maintenaient jusqu’à présents la mise en regard du vivant et du non-vivant ou pour aller vite de l’humain et du non-humain. La réflexion que nous propose Anaïs Choulet complexifie cette donne. Elle-même non-voyante, inscrite dans une approche située au carrefour de l’auto-ethnographie et de l’investigation philosophique, elle interroge non sans tact et pudeur l’expérience qui fut la sienne de coexistence et coopération avec Gaïa, celle qui fût pour un temps « sa » chienne d’aveugle. Les guillemets placés sur le possessif soulignent à dessein la problématique que défend l’autrice : une présence vivante, douée d’une volonté, de besoins, d’attentes, bref d’une densité existentielle qui lui est propre peut-elle être réduite à une simple configuration d’aide technique ? En d’autres termes, le vivant, sous couvert de palliation, peut-il être réduit à un objet entièrement réductible à la fonction qui lui est assignée et pour laquelle elle a été configurée ? Dans cette optique, Gaïa, la chienne, revêt un statut complexe. Elle est à la fois support, aide, prolongement mais aussi présence qui participe pleinement, en tant qu’ « espèce de compagnie », de la relation qu’elle nourrit avec celle qui l’accueille. A l’instar de ce qu’énonçait Valentine Gourinat, elle rend visible sa guidée, elle figure le handicap tout en permettant une relation sensible et renouvelée au monde. Elle engage une forme de co-responsabilité, fondée sur le partage d’une situation expérientielle commune dans laquelle l’une – la chienne-guide – et l’autre – la chercheuse aveugle – se complètent mutuellement. Là encore, les oppositions catégorielles un peu trop évidentes s’estompent. L’aveugle et la chienne se performent mutuellement. Elles co-produisent une identité nouvelle dans laquelle l’une et l’autre doivent apprendre, comme par une sorte de principe d’abandon réciproque, à percevoir ensemble. Le déplacement dans l’espace urbain par exemple devient un projet mobile sans cesse relancé, fondé sur l’exercice au quotidien d’une co-responsabilité toujours précaire. Partant, le rôle qu’implique la « chienne au travail » n’est pas univoque. Elle doit guider et être aussi en partie guidée par quelqu’un qui, ici, doit aussi renoncer à sa volonté de maîtrise. La « maîtresse » (mais l’est-elle encore totalement ?) doit pleinement assumer sa responsabilité en considérant l’animal comme un partenaire et la chienne de son côté répond, dans une certaine mesure, de la vulnérabilité de celle qu’elle accompagne. Dès lors, un lien ténu découle de cette interaction/introaction entre vivants. L’affectivité se mêle étroitement à l’effectivité. La chienne-guidée-guidante doit être incontestablement efficace dans son rôle d’aidante et d’accompagnatrice mais elle ne peut être réduite à un simple objet pratique, sorte de GPS/canne d’aveugle ultra-adaptatif, suscitant tant l’admiration qu’une certaine curiosité méfiante. Pour l’autrice, cette situation partagée, ce collectif pour reprendre une expression classique de la sociologie de la traduction, pose nécessairement les bases d’un questionnement tout autant éthique que politique7. Elle ouvre sur un espace réflexif qui met en relation deux espaces de pensées aux convergences a priori pas si évidentes que cela. D’un côté, la soma-esthétique de Richard Shusterman qui, si elle a le mérite de mettre en lumière les effets proprement perceptifs donc esthétiques et mobiles du corps en situation, tend à placer en partie entre parenthèses la part de la médiation technique ; de l’autre, l’héritage de la théorie du féminisme cyborg de Donna Haraway qui, depuis quelques textes déjà, tend à déconstruire la confrontation selon elle philosophiquement datée entre humain, animal, objet technique et processus de subjectivation du vivant en prise avec d’autres formes de vie.

13Il est également question de présences dans le texte final que propose Agnès Giard. Et sans doute aussi ici de politique. En s’intéressant en particulier aux pratiques et discours des propriétaires de love dolls au Japon et plus largement aux objets et dispositifs techniques de ce que l’on pourrait définir comme « simulations amoureuses », Agnès Giard dessine les contours d’une réflexion anthropologique sur ce qui pourrait revêtir le rôle de prothèses relationnelles voire sentimentales. L’idée un peu sommaire de love dolls, confondues a priori avec de simples sex toys, sortes de substituts de partenaire sexuel à l’instar de poupées gonflables haut de gamme, est d’emblée atténuée par le propos défendu par l’autrice. Les love dolls de là-bas, créatures décalées et exotiques, telles que racontées par leurs utilisateurs (et par, de manière certes moindre, leurs utilisatrices) et leurs concepteurs, débordent les clichés triviaux qui pourraient, vue d’ici, être énoncés à leur propos. Les poupées font advenir un état de corps et un état de relations complexes. Autrement dit, elles performent. Elles sont certes performées par les personnes qui les modulent et les modèlent selon leur bon vouloir mais elles performent aussi ce qui peut être défini comme une sorte de stratégie de l’impossible. Ineptes et inertes, elles apparaissent dans un premier temps comme ces carcasses de silicone et de métal disposées, soumises à toutes les mises en scène, qu’elles soient érotiques ou non. Mais dans un second temps, elles disent aussi, muettement, quelque chose de l’absence et de l’impuissance dans une partie de la société japonaise contemporaine. Les love dolls revêtent les atours de prothèses ambigües et étranges. Elles ne pallient pas, elles ne comblent pas la présence défaillante d’un autre, elles compensent par leur artificialité une absence. Elles ne sont pas simples supports de désirs et de possessions sexuelles, elles apparaissent comme les éléments tangibles d’une narration qui vise à raconter voire revendiquer l’incapacité sociale à pouvoir construire une vie sentimentale « normale ». Elles deviennent donc le pivot d’une mise en scène de soi qui permet de performer le « bonheur raté d’être à deux » et ce, en mettant en présence deux altérités. Si nous reprenons le fil de ce propos, les love dolls pourraient, en somme, participer d’un paradoxe métaphorique du moignon. Moignon de vie de couple. Moignon de réciprocité. Il y a là, à nouveau, du fantomatique puisque la poupée rappelle par sa pesanteur inerte, une sorte de hantement au quotidien de ce qui n’est pas, n’est plus mais aussi qui reste, peut-être, en attente. Les poupées performent là encore donc l’incapacité qui ne saura être d’autant plus totalement effacée puisqu’elles peuvent, comble du cocasse !, se dérober aux assauts sexuels bien trop pressants : un positionnement maladroit fait soudainement tomber une tête, chuter une perruque, se démettre un vagin artificiel… Les poupées, même à cet endroit, font aussi la démonstration de leur résistance indocile. Si elles revêtent le statut de prothèses affectives, comblant des aspirations de sentimentalité amputée, ce ne sera pas sous le jour d’entités faibles, soumises à tous les désirs d’appropriation. Comme le précise Agnès Giard, l’air « bête » de ces poupées, air qui résonne tout autant avec leur apparente futilité qu’avec leur statut de quasi-animaux de compagnie, renvoie constamment leurs propriétaires nippons à l’expérience assumée d’une vie sentimentale qu’ils expérimentent au-travers de son inaccomplissement.

14Au final, chacune de ces propositions, balayant un spectre étendu d’objets, configurations, présences, allant de la prothèse de membre, du chien-guide jusqu’à la poupée partenaire sentimentale interrogent, chacun à leur manière, différents degrés de proximités et d’intégrations subjectives. Dans le prolongement de ce qu’indiquent Paul Dumouchel et Louisa Damiano à propos des robots, ces agencements complexes ne sont pas de stricts « substituts ». Leur fonction ne se résume pas, justement, à une application strictement fonctionnelle et opérationnelle. Ils jouent des rôles qui débordent parfois ceux qui leurs sont attribués pour entrer dans un complexe processus questionnant tout autant les dimensions spatiales que temporelles. Ainsi, ce Smartphone que j’avais en main ne peut se confondre trop aisément avec une prothèse entendue dans son sens le plus médico et fonctionnalo-centré. Car en effet, que pallie-t-il ? A quoi se substitue-t-il ? À une fonction de communication étendue qu’il avait pour finalité de faciliter et d’augmenter ? Autrement dit, répond-il à une fonction de compensation d’un handicap ordinaire, banal8 ? La réponse par la positive serait bien trop caricaturale et réductrice, surtout au regard des situations des personnes directement concernées. Pourtant, son absence, ici et maintenant, due à un oubli ou une perte me plonge dans un embarras presque insupportable. Elle révèle un manque bien présent, révélant par là une altération, une désorganisation de mon rapport coutumier au monde. La phrase, tant de fois entendue, « Sortir sans mon Smartphone ? Impossible ! Je ne peux pas m’en passer… », prend alors un sens nettement moins trivial et anecdotique. Ce que montre précisément l’ensemble de ces contributions, c’est que les échelles d’intégration dans les interactions et les expériences sociales qui organisent ces agencements humains/non-humains/animal/objets font varier leur perception, leur réception donc l’interprétation de leurs rôles et statuts. Ils ne sont pas de simples prolongements passifs qui projetteraient au-dehors de mon esprit mes intentions et désirs et ce, au travers d’un mouvement à sens unique. Ils s’inscrivent bien plus dans des dynamiques toujours mouvantes de médiations sensibles qui interrogent de manière plus large les processus d’incorporation étendus caractérisant les entrelacs entre le sujet et le monde qu’il constitue et le constitue en retour9.

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Notes   

1 Il poursuit ainsi une réflexion menée sur le thème par le collectif trandisciplinaire « Corps et prothèses : vécus, usages, contextes » qui anime une série de conférences et séminaires depuis 2017 : http://www.corps-protheses.org/

2 Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à nos propres travaux : GUÏOUX, Axel, LASSERRE, Evelyne, DURIF-BRUCKERT, Christine, « Le dedans mis au-dehors : parcours de patients atteints d’un cancer du péritoine », L’évolution psychiatrique, vol. 81, N° 2, avril-juin 2016.

3 https://japantoday.com/category/tech/tokyo-cafe-to-open-with-robot-waiters-remotely-controlled-by-disabled

4 Clarke propose afin de souligner ces différents niveaux d’incorporation des dispositifs techniques en distinguant ce qui ressort de l’ « exo-prothèse », de l’ « exo-orthèse », de la « prothèse externe », de l’ « endo-prothèse » ou encore de l’ « exo » ou « endo-orthose ». Selon cette approche, les notions d’outil, d’appareillage, de support et autre prolongement se confondent en un seul et même processus d’ « hybridation » entremêlant corps et technique.

5 Ce que Katherine Hayles a thématisé dans son ouvrage fondateur How We Became Posthuman par les logiques d’ « incarnations » de la technique par l’individu.

6 https://www.cnews.fr/idees-sorties/2019-05-13/viktoria-modesta-artiste-futuriste-unijambiste-est-la-nouvelle-guest-du

7 Il nous semble que la notion de « devenir » telle qu’explorée en son temps par Gilles Deleuze et Félix Guattari, notamment dans Mille plateaux, traduit assez bien la présence de ce collectif en émergence. En reprenant les effets de l’interrogation que posent les deux auteurs, il y a un « devenir-chienne » qui croiserait un autre devenir : un « devenir-femme ». Si cette remarque peut paraître un rien forcée et scabreuse, notons que l’autrice elle-même s’en saisit en questionnant les usages insultants et dévalorisants dans la langue française du substantif féminin « chienne » : DELEUZE, Gilles, GUATTARI, Félix, Mille Plateaux, Paris : Minuit, 1980.

8 Afin d’approfondir la métaphore du Smartphone-prothèse, nous renvoyons au récent travail de thèse de Nicolas Nova « Figures mobiles : une anthropologie du smartphone », université de Genève, 2018 : https://halshs.archives-ouvertes.fr/tel-01907837/document

9 Sur ce point, voir la critique portée par Paul Dumouchel et Louisa Damiano à la conception très anthropocentrée de l’ « esprit étendu » portée par Andy Clark et David Chalmers : « En vérité, Clark et Chalmers restent enfermés dans l’alternative dualiste telle que l’a définie Descartes, car pour eux incorporer, incarner l’esprit signifie lui reconnaître un siège corporel, un lieu déterminé, et le confiner dans une dimension physique conçue comme simple extension spatiale. » (2016, p. 89) Selon Dumouchel et Damiano, la conception de l’incarnation radicale permettrait de déjouer la théorie d’un esprit nu omnipotent au profit d’une conception plus mobile du sujet en prise avec un monde fait d’altérités.

Citation   

Axel Guïoux et Évelyne Lasserre, «Les horizons prothétiques prochains et lointains : vers quels degrés d’incorporation pour quelles définitions de l’humain ?», Cultures-Kairós [En ligne], paru dans Les numéros, mis à  jour le : 17/10/2019, URL : https://revues.mshparisnord.fr:443/cultureskairos/index.php?id=1777.

Auteur   

Quelques mots à propos de :  Axel Guïoux

Axel Guïoux est maître de conférences en anthropologie à l'Université Lumière-Lyon 2. Il est chercheur à l'UMR 5600 Environnement Ville Société. Ses travaux portent principalement sur les relations entre santé, imaginaires de la technique et expérience du corps. 

Quelques mots à propos de :  Évelyne Lasserre

Evelyne Lasserre est maîtresse de conférences en anthropologie à l'Université Claude Bernard-Lyon1. Elle est rattachée pour l'enseignement au Collège des Humanités en Sciences Sociales et en tant que chercheuse à l'UMR 5600 Environnement Ville Société. Ses travaux de recherche portent sur les relations entre maladie, santé et soin dans le contexte français (psychiatrie, cancérologie, médecine générale). Ils s'intéressent aussi aux implications entre corps et technologies.